« Ziyara », de Simone Bitton : Les gardiens musulmans de la mémoire

Dans Ziyara, Simone Bitton retourne sur les lieux de culte des juifs au Maroc.

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Une main gratte une tombe pour en rendre l’inscription plus lisible. Apparaît le nom « Bitton », c’est-à-dire celui de la réalisatrice, Simone Bitton. Nous sommes dans un cimetière de Casablanca. Ziyara n’est pourtant pas un film généalogique sur l’histoire familiale de la cinéaste. Plus exactement, il n’est pas que cela. Il s’agit d’une enquête, dans le contexte des Ziyara, la visite des saints – une pratique populaire que juifs et musulmans ont toujours eue en partage –, sur les traces laissées par les juifs qui vivaient au Maroc. Ils étaient près de 300 000 dans les années 1950 ; ils ne sont plus qu’une poignée aujourd’hui, beaucoup étant partis en Israël, en France ou aux États-Unis.

Le geste initial de Simone Bitton de filmer l’apparition de son nom sur la tombe n’est -évidemment pas anodin. Ziyara est aussi un film sur elle – qui a vécu son enfance au Maroc avant de s’exiler – ainsi que sur ses aïeuls et sa communauté. S’engager dans ce projet a eu tant de répercussions en elle que le dialecte arabe marocain qu’elle parlait dans ses jeunes années, et qu’elle pensait avoir oublié, lui est revenu. C’est ainsi que, dans un premier temps, elle se rend de village en village, puis dans des villes plus grandes, pour visiter les lieux saints juifs. Ziyara est donc un road-movie en forme de pèlerinage. Mais celui-ci concerne moins la foi que le destin du Maroc. Comme le dit l’une des personnes qu’elle rencontre : que serait devenu ce pays si les juifs étaient restés ?

Ces personnes sont les gardiennes et les gardiens de ces lieux de culte. Toutes et tous sont de religion musulmane. Pour la cinéaste éprise de coexistence pacifique, qui a beaucoup filmé les relations entre les Palestiniens et les Israéliens – dans Mur (2004), notamment –, il y a là plus qu’un symbole. D’autant que ces personnes non seulement témoignent de leur savoir de la religion juive et de ses rituels, mais expriment aussi leur émotion. L’un des gardiens a créé un petit musée consacré à la vie de son village quand les juifs y étaient encore. Il y a placé une valise, objet emblématique de l’exil. Il ne peut retenir ses larmes en l’évoquant.

Ziyara raconte cette amputation, sans chercher à en rappeler les raisons politiques. Comme Edmond Amran El Maleh, grand écrivain marocain et juif dont elle rappelle la figure – qui sera au centre de son prochain film –, Simone Bitton se place à hauteur humaine. Là où la mémoire d’une richesse et même d’un bonheur évanouis palpite encore.

Ziyara, Simone Bitton, 1 h 20.


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