À Chooz, le prix de l’atome

Dans ce petit village au cœur des Ardennes, l’installation dans les années 1980 d’une centrale EDF a bouleversé la population et modifié en profondeur le tissu social. Entre richesse et dépossession.

Nappé de brouillard, niché entre deux collines, apparaît le petit village de Chooz, 750 habitants. Situé à moins de deux kilomètres de la Belgique, ce bourg des Ardennes est une composante de la pointe de Givet, petit territoire qui s’enfonce dans les Ardennes belges sur 25 km. Une église, une boulangerie, une école animent un village enveloppé par la vapeur blanche de sa… centrale nucléaire. Le complexe est d’ailleurs visible plusieurs kilomètres à la ronde. Son omniprésence dans le paysage local suffit à témoigner du fait que la centrale de Chooz rayonne économiquement sur toute la région, soumise à un chômage de masse. Une réalité ayant largement participé au changement des mentalités. Car il n’existe plus de réelle opposition aux activités atomiques dans le bourg, alors qu’il y a quarante ans le village était l’un des hauts lieux de la lutte antinucléaire. Quand on évoque la centrale, la majorité des habitants disent ne même plus y faire attention. « On ne la voit plus. À force, elle fait partie du paysage. » Même le léger vrombissement de fond n’est plus perçu par les résidents. Difficile pour autant de l’oublier totalement.

La plupart des Calcéens (habitants de Chooz) possèdent une plaquette de comprimés d’iode en cas d’accident. Délivrés par la pharmacie centrale des armées et EDF, ces médicaments protègent la glande thyroïde en cas de contamination radioactive. Toutefois, tous n’en possèdent pas. Mais pour les chanceux qui en ont, les emballages affichent parfois… 2016 comme date de péremption. « Ça ne se périme pas, ces choses-là », répond le maire quand la question lui est posée. D’autres mesures sont prises par EDF pour surveiller et garantir la sécurité de tous. Un poste de vérification de l’air est installé à côté du cimetière du village. D’autres balises contrôlent la qualité des fleuves et rivières ainsi que l’atmosphère ailleurs dans la région. Une fois par an, l’électricien réalise un contrôle plus poussé en prélevant des échantillons sur plusieurs gibiers que lui fournissent les chasseurs du village. Ces précautions rassurent la population locale même si, selon certains, l’opacité continue de régner. Sous couvert d’anonymat, une habitante constate qu’il n’existe aucune information disponible quant à la sûreté environnementale. Et, surtout, qu’il est préférable de ne pas poser de questions. « Quand il y a des problèmes à la centrale, on l’apprend par la presse ou par des employés lorsqu’ils sont au courant. On ne nous dit rien sinon. » Les arrêts des réacteurs pour des motifs de sécurité sont pourtant réguliers. En décembre 2021, par exemple, l’activité de la centrale est stoppée pour contrôler un circuit de refroidissement utilisé en cas d’accident. Une mesure de prudence décrétée par l’opérateur après la détection de défauts dans une autre centrale française. Mais les Calcéens ne cèdent pas à la peur pour autant, tandis que la vie suit paisiblement son cours. « On fait quand même confiance à EDF pour nous protéger », confie une maman accompagnant son petit à l’école municipale.

Années de lutte

Chooz n’a pourtant pas toujours été ce village tranquille, presque sans histoire. « Nous étions en guerre », raconte Claude, 87 ans. De 1979 à 1981, lors des réflexions sur l’implantation de la centrale, dite Chooz B, le village se transforme en bastion de la lutte antinucléaire français. « On ne voulait pas de la centrale chez nous. On ne savait pas vraiment de quoi il s’agissait. Des gens sont arrivés d’ailleurs, de Paris, pour nous expliquer, et on a compris. On s’est battu, c’était très chaud. Et pourtant j’ai fait l’Algérie. » Face à la contestation quasi unanime des habitants, le gouvernement envoie massivement des représentants des forces de l’ordre et des blindés. « Notre tête disait oui, car ça allait créer de l’emploi alors que les usines fermaient, mais notre cœur disait non », raconte Michèle Marquet, qui fut maire pendant vingt-cinq ans.

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