À la Sorbonne, la science déserte un colloque contre le « wokisme »

Un événement adoubé par le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer où les universitaires présents ont confondu opinion personnelle et avis scientifiques argumentés.

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Palabrer deux jours durant sur un concept – le « wokisme » – qu’ils n’ont jamais réussi à définir. C’est « l’exploit » d’une cinquantaine d’universitaires, essayistes et polémistes qui se sont réunis à la Sorbonne les 7 et 8 janvier dernier. Le titre de ce « colloque » ? « Après la déconstruction : reconstruire les sciences et la culture ». Dans l’amphithéâtre Liard, situé au cœur de la prestigieuse université, des prises de parole d’une dizaine de minutes en moyenne se sont succédé. Mais elles poursuivaient toutes le même objectif : discréditer les études décoloniales « militantes » et « l’idéologie de la déconstruction ».

Des notions qui seront parfois confondues avec, au choix, l’intersectionnalité, la cancel culture, le nouveau féminisme, les études de genre, l’écriture inclusive, l’antiracisme ou l’influence des universités américaines.

« Cette doctrine [qui] tend à devenir hégémonique, à s’imposer comme le seul prisme légitime et parfois le seul subventionné dans les universités », selon Emmanuelle Hénin, professeure de littérature française à l’origine de l’événement. Une pensée qui serait à la fois « la dernière version en date de la grande illusion communiste », « un tribunal devant lequel sont convoqués tous les grands penseurs de l’histoire occidentale », « un appel à un ethnocide de grande ampleur » et « l’émergence d’un nouvel esprit totalitaire », selon l’historien des idées Pierre-André Taguieff.

De nombreux intervenants étaient présents : sociologues, historiens, philosophes ou politologues. Près de la moitié d’entre eux sont signataires du « manifeste des 100 », publié dans Le Monde le 31 octobre 2020, demandant à la ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, de mettre en place « des mesures de détection des dérives islamistes » dans les universités.

Mais leurs interventions se situent pour la plupart « hors de leur domaine de compétence », observe Diane Roman, professeur de droit public à l’école de droit de la Sorbonne et spécialiste de l’égalité femmes-hommes.

Erreurs de casting

Pierre-Henri Tavoillot, maître de conférences et spécialiste de la philosophie politique, la romancière et professeure en cours préparatoires de grandes écoles Véronique Taquin, autrice d’articles sur la littérature et le cinéma, accompagnés de l’historien et spécialiste du monde arabe Pierre Vermeren se sont risqués à un numéro d’équilibriste : identifier la source de « cette idéologie révolutionnaire » qu’est le déconstructionnisme. C’est-à-dire la « pensée de Mai 68 ». L’historien ciblera l’université de Vincennes-Saint-Denis et l’École normale supérieure comme des « incubateurs » de la pensée « woke ».

Éric Anceau, spécialiste de l’histoire politique du XIXe siècle, a quant à lui instruit le procès de la cancel culture en la comparant au stalinisme. Rémi Pellet, professeur et spécialiste de droit financier public, de la santé et de la protection sociale, a développé un point de vue juridique sur la « reconstruction » du travail universitaire tout en dénonçant ce « faux concept » que sont les libertés académiques devenues « l’instrument de censure de notre liberté d’expression ».

Sami Biasoni, docteur en philosophie, ancien trader en matières premières à la Société générale, fondateur du média en ligne Neo et qui n’a pas de publication scientifique recensée à l’exception d’un essai titré Français malgré eux (L’Artilleur, 2020), a pu animer une table ronde sur… la race. Pierre Valentin est crédité du titre de « philosophe ». Il est pourtant l’auteur d’une note sur le wokisme pour le think tank libéral Fondapol et se présente comme « journaliste en formation » sur ses réseaux sociaux. Raphaël Doan, premier adjoint au maire du Pecq (dans les Yvelines), agrégé de lettres classiques et ancien élève de l’ENA, est alors présenté comme « historien » à la suite de son livre Quand Rome inventait le populisme (éditions du Cerf, 2019).

Absence de contradictoire

« Un colloque, ce sont des universitaires qui discutent entre eux et qui ont parfois des oppositions très fortes. C’est un espace d’échange et de débats. Mais cet événement avait pour objet de cibler des champs de recherche », souligne Jean-Christophe Goddard, enseignant-chercheur en philosophie à l’université de Toulouse-II-Jean-Jaurès. « Certains d’entre eux ont pu, à charge, écrire des libelles ou des livres à ce sujet. Mais c’est très loin d’être le cas de la majorité, tout occupée à dénoncer les idées progressistes et à qualifier de fables les concepts mobilisés pour comprendre la persistance de discriminations fondées sur l’ancien ordre racial », pointe Alain Policar, sociologue au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof). En effet, aucun intervenant n’était présent pour contredire les thèses développées pour l’occasion.

En revanche, Xavier Gorce, dessinateur de presse qui a quitté Le Monde après « la censure » d’un dessin, Pascal Bruckner, essayiste et auteur d’Un coupable presque parfait : la construction du bouc émissaire blanc (Grasset, 2020), accompagnés de Mathieu Bock-Côté, polémiste d’extrême droite habitué au plateau de CNews et sociologue de formation, étaient invités au micro.

Pour Albin Wagener, chercheur associé à l’Inalco et à l’université de Rennes-II, il s’agissait avant tout de politique lors de cet événement. Pour ce spécialiste de l’analyse du discours, « les personnes qui sont intervenues étaient là pour leurs opinions personnelles et non leur domaine de recherche ».

Adoubé par l’institution

Au cours de ces deux journées, « l’université a été instrumentalisée pour rendre légitime un discours politique », selon Estelle Ferrarese, professeur de philosophie à l’université de Picardie-Jules-Verne.

À l’origine de ce colloque ? Deux organismes : le Collège de philosophie et l’Observatoire du décolonialisme. Le premier est un cercle d’universitaires assez confidentiel rejetant le Collège international de philosophie, « qui n’a absolument rien à voir avec cette coquille vide », explique Jacob Rogozinski, professeur de philosophie à l’université de Strasbourg et ancien directeur de programme de cette institution qui a compté Jacques Derrida, Barbara Cassin, Jean-Luc Nancy ou Alain Badiou parmi ses membres. Le second est un collectif d’universitaires à forte visibilité médiatique s’opposant fermement aux études décoloniales et « qui voudrait faire croire qu’il existe un conflit au sein de l’université alors que cet observatoire – qui n’a de scientifique que le nom – est un microcosme », pointe Gilles Bastin, professeur de sociologie à l’Institut d’études politiques de Grenoble et à l’université Grenoble-Alpes.

Le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, qui a participé au financement du colloque à travers un fonds réservé, a également inauguré l’événement en prenant la défense de l’universalisme « face à la montée des revendications identitaires », tout en faisant la distinction entre la « vision woke » de l’écologie et du féminisme opposée à sa « vision républicaine ». Un colloque conclu par Thierry Coulhon, président du Haut conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres), chargé d’évaluer les unités de recherche en France. « Ce qui est encore plus inquiétant, estime Sandra Laugier, professeur de philosophie à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne. Il y a une volonté d’évaluer les recherches avec des critères politiques et non uniquement scientifiques. C’est une menace sur les moyens donnés aux chercheurs. »


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