Classe « dangereuse » : une parole disqualifiée

La voix des pauvres et des minorités reste inaudible, voire empêchée, en politique comme dans les médias. Au risque d’attiser un sentiment d’injustice néfaste à la cohésion républicaine.

S’inviter dans l’arène médiatique lorsqu’on ne répond pas aux critères de l’acceptabilité s’avère souvent une expérience éprouvante. Ils sont nombreux – pauvres, de couleur, femmes, voire, pire, les trois à la fois – à partager ce sentiment d’iniquité, même si nos écrans exposent désormais une diversité de visages.

« Quand on est un militant des quartiers populaires, antiraciste, et encore plus quand on est musulman, c’est quasiment impossible d’avoir accès aux grands médias, dénonce Youcef Brakni, membre du comité Justice pour Adama. Il faut qu’on fasse des choses énormes ou inattendues pour rendre nos combats visibles. »

Plusieurs études ont permis d’éclairer ce sentiment d’injustice (lire infographies). Dans la fiction, elles montrent une prédominance de la figure de l’homme blanc, qui monopolise à lui seul la moitié des personnages principaux. « De nombreuses histoires ne sont pas racontées, souligne la chercheuse en sciences de l’information Sarah Lécossais, missionnée par le Collectif 50/50 pour une étude sur la diversité au cinéma. Songez par exemple qu’il n’y a que 6 % de femmes non blanches à l’écran ! » Le constat est similaire dans la sphère politique, où les ouvriers et employés sont largement sous-représentés, tous partis confondus, alors même que « tout le monde se revendique du peuple », note Raphaël Challier, sociologue à l’université Paris-8.

Invisibles ou mal représentées, les personnes issues des minorités ou des classes populaires se sentent aussi fréquemment censurées. Même Omar Sy, intronisé trois années de suite « personnalité préférée des Français » et encore aujourd’hui « numéro 3 » dans ce classement, a confessé son amertume face aux réactions déclenchées par une tribune qu’il avait publiée en juin 2020 dans L’Obs contre les violences policières. La fachosphère a matraqué sur les réseaux sociaux un appel au boycott du film Police, dans lequel il jouait le rôle d’un flic. Et sa -participation au Beauvau de la sécurité, un temps envisagée, a été écartée après les esclandres publics des syndicats Alliance et Unsa police. « En écrivant cette lettre, je savais que cela aurait un impact sur mon travail », lâchait le comédien un an plus tard dans le Guardian. « Je regrette [que] les gens n’aient pas voulu comprendre ce que j’ai dit, ajoutait-il sur France Inter. On ne peut pas dire qu’il y a des violences policières ou du racisme dans la police sans être accusé de dire que la police est raciste. Pourquoi ? »

« Loyauté »

Rokhaya Diallo, journaliste et militante antiraciste, chroniqueuse pour plusieurs grands médias depuis treize ans, et quotidiennement l’objet d’insultes sur les réseaux sociaux, abonde : « Il est difficile d’assumer une parole singulière quand on n’est pas une personne blanche. Elle est immédiatement vécue comme beaucoup plus subversive et le débat est déplacé sur la question de notre loyauté vis-à-vis de la France et de la légitimité de notre présence ici. » Exemple récent : la polémique échafaudée par l’extrême droite contre le candidat marxiste Anasse Kazib, parce qu’il n’affiche aucun drapeau français lors de ses meetings. Ni Philippe Poutou ni Nathalie Arthaud n’ont fait l’objet d’attaques similaires, alors qu’ils boudent eux aussi le drapeau tricolore.

Rokhaya Diallo subit aussi une assignation aux stéréotypes qui ressurgit parfois de manière inattendue. Il lui est par exemple souvent reproché de trop bien s’exprimer pour prétendre parler au nom des classes populaires, ou d’avoir gravi les marches du palais du Festival de Cannes dans une robe de couturier. « Ce qui dérange, au fond, c’est qu’une personne non blanche puisse faire preuve de fierté, analyse la journaliste. Nous devrions toujours exprimer de la gratitude. »

« Des choses énormes ou inattendues pour rendre nos combats visibles. »

L’extrême-droitisation des esprits offre également une palette de concepts attrape-tout pour jeter le discrédit sur la parole à moindres frais : « wokisme », « racialisme », « indigénisme », « islamisme »… « C’est une stratégie très efficace de disqualification, regrette Youcef Brakni. Résultat, nous sommes omniprésents dans les médias en tant que sujets, parce qu’on est musulmans ou habitants des quartiers populaires, mais jamais en tant qu’acteurs en capacité de s’exprimer. »

Comment expliquer la persistance de cette iniquité après des décennies de lutte contre les préjugés ? La question est au cœur de nombreux travaux sociologiques. La censure des idées qui détonnent est un phénomène connu de longue date, au cœur même du jeu médiatique, souligne Olivier Baisnée, sociologue des médias : « Le débat public est composé de plusieurs sphères. Celle où il est légitime de débattre entre gens considérés comme sérieux est limitée. » Les contre-discours n’y ont pas leur place.

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