Violences genrées : la nuit ouvre les yeux

Lancé sur Instagram pour libérer la parole sur les agressions sexuelles en milieu festif, le mouvement Balance ton bar braque le projecteur sur la notion de consentement. Il révèle surtout une volonté profonde de changement des mentalités et des comportements.

Arrivée en septembre à Paris,Johanna (1) était venue dans ce bar connu de la rue de Bagnolet pour « rencontrer des gens ». Au milieu d’un public très dense, elle sympathise avec un homme dans la même situation qu’elle et, au fil de la discussion, il lui offre une bière. C’est aux toilettes, vingt minutes plus tard, qu’elle sent que quelque chose ne va pas. L’impression de « ne plus être vraiment dans [son] corps ». Elle sort de l’établissement et décide de rentrer chez elle. Les effets montent : Johanna n’arrive plus à articuler lorsqu’elle demande de l’aide à une passante qui l’accompagne jusqu’à son appartement. Elle l’entend dire : « C’est clair, ça doit être du GHB », du nom de cette molécule issue d’un solvant industriel qui, une fois ingéré, provoque des effets désinhibants. L’agression lui fera rater un mois de cours, suivre une thérapie pour reprendre conscience de son corps après des crises d’angoisse à répétition et de nombreux vomissements. « J’ai eu la sensation d’être bloquée sous drogue pendant plusieurs semaines », explique-t-elle dans son témoignage publié le 23 décembre sur le compte Instagram « Balance ton bar Paris », qu’elle remercie. « Ça fait du bien de voir qu’on nous donne la parole. »

Ce « nous », ce sont ces centaines de femmes qui racontent, depuis la création de ce mouvement en ligne en octobre, les violences sexistes et sexuelles subies au cours d’une soirée dans un bar ou un club. Née à Bruxelles après la publication de témoignages portant sur le comportement d’un barman du quartier étudiant d’Ixelles, l’initiative s’est propagée en France et touche désormais plus de quarante villes : Paris, Marseille, Lyon, Rennes, Tours, Brest, Rouen, Saint-Étienne… Chacune avec sa page correspondante. À ce jour, elles comptent plus de 150 000 abonné·es. Une grande partie des récits évoquent des « soumissions chimiques » – l’administration de substances psycho-actives contre la volonté de la victime et à des fins criminelles. Ils décrivent aussi des agressions commises par le personnel du bar lui-même, ou dénoncent l’inaction des vigiles. Voire leur complicité. « Ce mouvement se trompe de cible, estime de son côté l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie dans un communiqué. Au lieu de désigner les professionnels du secteur comme responsables, il conviendrait de dénoncer les sites de vente de GHB, en accès direct et libre sur Internet. »

« Le combat de Balance ton bar ne porte pas sur le GHB en lui-même mais sur les agresseurs. »

Devant l’ampleur du phénomène, la procureure du parquet de Paris, Laure Beccuau, a annoncé, le 17 novembre 2021, l’ouverture d’une enquête pour « administration de substances subies » après le dépôt de neuf plaintes liées à des faits ayant eu lieu dans des établissements à Pigalle – deux autres se sont ajoutées depuis. Les parquets de Tours, Grenoble et Nancy ont ouvert des enquêtes sur le même motif. Chargés du dossier parisien, deux policiers du XVIIIe arrondissement sont en lien avec Dounia Salimi, qui gère la page Balance ton bar de la capitale.

Contactée, celle-ci rappelle que le combat de Balance ton bar ne porte pas sur le GHB en lui-même mais bien contre ces « agresseurs » à qui « il faut montrer que l’impunité n’existe plus ». Et insiste : « Ce sont aux hommes de changer. » Même précision pour Maïté Meeus, qui a créé le premier compte en Belgique. « Toutes ces expériences montrent qu’il y a une douleur commune et qu’une omerta entoure les femmes dans le monde de la nuit, où l’imaginaire de l’excès est entretenu par les normes sexistes qui décrédibilisent le témoignage de la victime. » Elle pointe surtout la tendance à placer la culpabilité chez la personne agressée, au prétexte qu’elle aurait manqué de vigilance.

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