Jean-Michel Blanquer : Un idéologue à l’école

Autoritaire et sensible aux idéologies d’extrême droite, Jean-Michel Blanquer a patiemment tissé ses réseaux.

Nadia Sweeny  • 9 février 2022 abonné·es
Jean-Michel Blanquer : Un idéologue à l’école
© XosÈ Bouzas/Hans Lucas/AFP

ors de Jean-Michel Blanquer, point de salut. » Telle pourrait être la devise du ministre de l’Éducation nationale, qui ne perd jamais une occasion de démontrer sa capacité à s’adapter à tous les candidats situés à la droite de l’échiquier politique. En vue de garder son poste quel que soit le résultat des urnes en avril prochain ? L’acrobatie demande quelques souplesses intellectuelles que le ministre manie avec doigté. Après tout, ne devait-il pas, en 2017, intégrer le gouvernement du conservateur François Fillon avant de se muer en émissaire d’un prétendu « nouveau monde » présenté comme la seule alternative aux extrémismes ? Jean-Michel Blanquer pourrait sans problème défendre sa vision de l’école sous l’égide de Valérie Pécresse, de Marine le Pen, voire d’Éric Zemmour (lire les propositions des candidats p. 9). Et pour cause, sa méthode, ses obsessions et ses réseaux sont parfaitement compatibles. « Les discours de M. Blanquer sont pour nous une victoire idéologique mais aussi politique », se félicitait déjà Marine Le Pen, le 8 décembre 2017, constatant que le ministre « repren[ait] à son compte les idées du FN sur l’école ». Tout au long du quinquennat, Jean-Michel Blanquer a creusé sans relâche ce sillon.

Algérie française

L’homme hume l’air du temps, qui souffle vers la droite, tendance extrême. Qu’à cela ne tienne, le ministre a plus d’un tour radical dans la manche. Car l’extrême droite, il est tombé dedans quand il était petit. Il est le fils d’un couple de rapatriés d’Algérie, et son père, Roland Blanquer, très impliqué dans le monde associatif pied-noir avant de décéder en 2010, avait l’Algérie française, ses réseaux et son idéologie chevillés au corps. « Il fut l’un des avocats des généraux de l’OAS (1) », se souvient une amie de longue datequi connut un Jean-Michel catholique pratiquant, plutôt proche d’une droite classique républicaine. Il faut dire que, dans les années 1980, la chapelle politique incarnée par Jean-Marie Le Pen n’a pas bonne presse. Si, à l’époque, le jeune Blanquer n’avait pas encore viré droite ultra, il constituait déjà son réseau de jeunes fringants.

Au bicentenaire de la Révolution française, Michel Baroin, ami proche de Jacques Chirac en charge des célébrations, organise un coup de communication bien senti : faire porter la thématique par les jeunes en créant l’Association pour la déclaration du 26 août 1989. Objectif : réécrire et moderniser la déclaration de 1789. Baroin y place un triumvirat d’étudiants qui ne se quitteront plus : son fils François, futur ministre de l’Économie et du Budget, Jean-Michel Blanquer et Richard Senghor, petit-neveu de l’ancien président sénégalais qui deviendra, trente et un an plus tard, conseiller spécial du ministre, rue de Grenelle. S’il n’a qu’une fidélité, c’est bien celle de l’amitié et du réseau. Le reste est affaire d’opportunité.

Et cela tombe bien, le jeune loup qui prend l’Élysée en 2017 recrute chez les opportunistes. Emmanuel Macron serait tombé sous son charme après avoir lu son livre L’École de demain, publié à l’époque où le futur ministre présidait l’Essec – école de commerce cotée. Une bouteille libérale jetée à la mer quelques mois avant l’élection présidentielle avec l’espoir que le vainqueur s’en saisisse. Car Jean-Michel a le profil et connaît bien les couloirs du ministère. Enseignant de droit public, il est nommé recteur de l’académie de Guyane (2004-2006) puis de celle de Créteil (2007-2009), entre au cabinet de Gilles de Robien en 2006. Puis prend la tête de la Direction générale de l’enseignement scolaire (Dgesco) en 2009. On lui doit ainsi une baisse radicale du fonds social lycéen – bourse d’aide aux plus modestes – passant de 73 à 32 millions d’euros en dix ans ; des réformes de la formation des enseignants aux objectifs purement budgétaires et aux bilans catastrophiques : le nombre de candidats au concours passe de 92 039 en 2004 à 27 923 en 2011.

C’est finalement Brigitte Macron qui le remet en selle en poussant son mari à le nommer à la tête du ministère de l’Éducation nationale. Avec elle, il partage une forte culture du privé – Jean-Michel a suivi sa scolarité à l’établissement privé catholique Stanislas – et une vision conservatrice de l’enseignement. Tous deux apprécient les modèles d’excellence prônant une instruction rigide, verticale et orientée vers l’utilitarisme – produire des employés plutôt que des esprits libres.

Est-ce pour la remercier qu’il accepte de faire une vidéo de soutien à Thibaut Guilluy, candidat aux législatives au Touquet et dont la suppléante n’est autre que Tiphaine Auzière, fille de Brigitte ? En 2020, celle-ci tente de monter un lycée privé hors contrat – à 9 500 euros l’année – qui suscite une vive polémique quand Le Canard enchaîné dévoile la présence dans l’équipe de Pascal Gauchon, militant néofasciste rédacteur en chef de Défense de l’Occident. Une sacrée erreur de casting qui n’est pas sans rappeler l’affaire Mario Sandoval, ancien tortionnaire de la dictature argentine embauché en 1999 par… Jean-Michel Blanquer, alors directeur de l’Institut de l’Amérique latine. Celui-ci prétend n’avoir pas eu connaissance du passé de sa recrue. Le scandale passe, les réseaux restent

Fonctions clés

À sa prise de fonction, le ministre peut compter sur des personnalités qu’il a lui-même installées alors qu’il occupait des fonctions clés rue de Grenelle. Jean-Marc Huart, qui prend la tête de la Dgesco. Caroline Pascal, inspectrice, propulsée à la tête de la nouvelle Inspection générale de l’Éducation, du Sport et de la Recherche (IGESR), issue d’une fusion de deux corps qui amorce sa transformation en un service lambda, sous contrôle du ministre. « L’inspection était connue pour son indépendance. En la transformant en un simple service administratif, il en fait un outil à sa main : cest sans précédent ! C’est ça, la méthode Blanquer : il ne supporte pas l’idée d’un contre-pouvoir, s’étouffe Saïd Benmouffok professeur de philosophie, auteur du Fiasco Blanquer (2). Quand il est arrivé au ministère, il a dit aux cadres : “Vous êtes pour ou contre moi. Restez ou partez.” C’est une méthode brutale qui rompt avec les traditions républicaines. » Or il n’est pas anodin que cette mission de mise au pas soit confiée à Caroline Pascal, chantre du milieu conservateur versaillais. Elle est l’épouse de Camille Pascal, ancienne plume de Nicolas Sarkozy et auteur du discours ventant les racines chrétiennes de la France. Devenu proche de Patrick Buisson – désormais au chevet d’Éric Zemmour – au point que celui-ci souffla son nom pour diriger la campagne du président sortant en 2011. Camille Pascal ne sera pas choisi. Il atterrit au Conseil d’État et continue de chroniquer pour Valeurs actuelles avant de réintégrer les services de Matignon en tant que plume de Jean Castex. Le couple est au cœur du pouvoir.

« Il ne comprend rien aux arcanes de l’administration. C’est une sorte de gourou sans secte. »

Rue de Grenelle, Jean-Michel Blanquer peut aussi compter sur Christophe Kerrero, nommé inspecteur d’académie, qui intègre le cabinet de Luc Chatel en 2009. En 2017, cet ancien membre du conseil scientifique de la Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques (Ifrap) – think tank libéral fondé par l’identitaire Jean-Yves Le Gallou et qui a prôné la rémunération au mérite des enseignants – prend la tête du cabinet de Jean-Michel Blanquer. Il applique aussi ses méthodes : Christophe Kerrero transmet les ordres du ministère en appelant directement les recteurs, limitant ainsi la production de circulaires. Une manière de court-circuiter les syndicats, qui ont du mal à organiser la riposte. Christophe Kerrero a quitté le cabinet pour être nommé à la tête du très prisé rectorat de Paris.

Laïcité

Pour parfaire le verrouillage des postes clés du ministère, le nouveau locataire de la rue de Grenelle place aussi Souâd Ayada à la tête du Conseil supérieur des programmes. Nommée opportunément inspectrice d’académie en 2011, elle affirme, dans les colonnes du Figaro, vouloir « protéger l’institution scolaire de toutes les modes en vogue dans la société et de la prémunir des idéologies de la “déconstruction”, postcoloniales ou identitaires ».

Aux armes citoyens : le danger de l’école est identifié, c’est le « wokisme », « l’islamo-gauchisme », voire toute pensée divergente. Début janvier, lors d’un colloque controversé à la Sorbonne, le ministre a lui-même fustigé les pensées de Deleuze, Derrida et Foucault : des « virus » contre lesquels il faut « fournir des vaccins ». La chasse aux sorcières est ouverte. Marine Le Pen en profite pour célébrer une « défaite cuisante des sociologues et des pédagogistes qui avaient méthodiquement pris possession de l’institution scolaire ».

Le tout sur fond d’une obsession pour la laïcité dont il se fait l’ardent défenseur. Dès 2018, il crée un « conseil des sages », censé préciser la position de l’institution. Au début composé de figures hétéroclites allant de Laurent Bouvet, cofondateur du Printemps républicain, à Jean-Louis Bianco, adepte d’une vision apaisée, ce conseil est devenu au fil du temps une puissante officine idéologique à la main du ministre, dont la bible est le rapport de Jean-Pierre Obin, alors inspecteur général de l’Éducation nationale, sur les manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires, remis en 2004 à François Fillon. « Une compilation d’affirmations purement gratuites sans aucune donnée factuelle, » résume le journaliste du site professionnel Touteduc.fr Pascal Bouchard (3).

Le ministre a l’art de manier les apparences. Qui critiquerait une mesure qui rapproche l’enfant du livre ? Mais quid des modalités de mise en application ? Peu importe : le quart d’heure lecture sur lequel il s’arcboute va permettre de belles photos d’enfants qui lisent. Même chose à propos de la distribution à 800 000 élèves de CM2 des Fables de La Fontaine. « Personne n’a dressé le bilan réel de cette mesure mais lui y croit, s’amuse presque Pascal Bouchard. Il ne comprend rien aux arcanes de l’administration. C’est une sorte de gourou sans secte. Il se prend pour un grand philosophe, un grand intellectuel humaniste. »

Écoles privées

Le ministre de l’Éducation nationale a par ailleurs un certain faible pour le secteur privé. Comme l’illustre l’intervention télévisée le 15 décembre dernier d’Emmanuel Macron. Le chef de l’État vante l’obligation de la scolarisation dès 3 ans en indiquant que « 10 % à 15 % des enfants qui n’allaient pas à l’école du tout y vont ». Or, selon les statistiques du ministère, 97,7 % des enfants de 3 ans étaient déjà scolarisés avant cette loi. En revanche, cette mesure, « c’est 150 millions d’euros de budget qui vont principalement dans les caisses des écoles privées », souligneSaïd Benmouffok. Le privé étant le principal vecteur de scolarisation d’enfants de 3 ans. Cette mesure a aussi permis d’appliquer une vieille antienne de Jean-Michel Blanquer, qui avait pourtant fait polémique sous Nicolas Sarkozy : la détection des élèves de maternelle, notamment en matière de prévention de la délinquance. Des propositions qui avaient choqué à l’époque. Sept ans plus tard, les enfants de 3 ans scolarisés peuvent désormais faire l’objet d’évaluations. Or les grilles proposées comportent des questions relatives au comportement.

Si sa vision réactionnaire a ravi un certain milieu conservateur, ses positions ne lui ont pas garanti un soutien massif. S’il s’y est fait des amis en critiquant la méthode syllabique, il s’est fabriqué des ennemis en attaquant l’enseignement familial et le hors contrat dans le cadre de la loi séparatisme. « Ces mesures visent en réalité principalement les écoles musulmanes. Mais il na donné aucune garantie aux autres », constate Pascal Bouchard. Difficile de maintenir un équilibre lorsque l’on s’ébroue à la lisière du cadre républicain.

(1) Organisation des armées secrètes, groupuscule paramilitaire terroriste opposé à l’indépendance de l’Algérie.

(2) Le Fiasco Blanquer, Les petits matins, 2021.

(3) Blanquer. L’Attila des écoles, Éditions du Croquant, 2021.

Société
Publié dans le dossier
Comment la Macronie a abîmé l'école
Temps de lecture : 11 minutes

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