La guerre, mais jusqu’où ?

Le maître du Kremlin n’a cure de nous convaincre. Il parle au peuple russe. Et c’est à n’y rien comprendre si on n’inscrit pas ce discours effrayant dans un long récit dont l’opinion russe est nourrie depuis une dizaine d’années.

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Si Vladimir Poutine avait voulu, lundi 21 février au soir, nous convaincre du bien-fondé de sa décision d’ordonner à ses troupes de franchir la frontière ukrainienne, il aurait échoué. Même les poutinistes les moins pénitents de notre monde politique n’ont pu l’approuver. Comment croire en effet que la Russie, qui avait massé sur la zone frontalière deux cent mille soldats armés de pied en cap et déployé une armada de chars et de blindés, était l’agressée ? Comment croire que les forces ukrainiennes se livraient à un « génocide » dans les provinces russophones du Donbass ? Que l’Ukraine, ou l’Otan, puisque cet acronyme est dans le discours du Kremlin le juron absolu, allait se lancer à l’assaut de Moscou ? Ou que Kiev allait se doter de l’arme nucléaire comme « des voix » l’en auraient informé ? Mais le maître du Kremlin n’a cure de nous convaincre. Il parle au peuple russe. Et c’est à n’y rien comprendre si on n’inscrit pas ce discours effrayant, qui a promis une « effusion de sang » en cas de réplique ukrainienne, dans un long récit dont l’opinion russe est nourrie depuis une dizaine d’années. Pas davantage, car en 2000, il s’était ouvert à Bill Clinton de son intention d’adhérer à l’Otan… Mais, tout s’est ensuite envenimé. Il y eut, en 2008, la reconnaissance de deux territoires appartenant à la Géorgie. Comme une répétition de l’épisode actuel. Et un nouveau récit s’est peu à peu construit, férocement anti-occidental.

La révolution de la place Maïdan, en 2014, a été dans cet imaginaire le grand traumatisme, donnant à penser, vingt-quatre ans après la chute de l’Union soviétique, que le dépouillement n’était pas achevé. D’où, d’ailleurs, l’extrême violence répressive du dictateur biélorusse Loukachenko face au soulèvement de l’été 2020. De ce point de vue, le discours poutinien, qui fait de la Russie la victime, trouve une certaine cohérence. Et quelle meilleure défense que l’attaque ? D’autant plus que Vladimir Poutine a acquis la certitude qu’il n’y a plus personne en face. Ce qu’il a pu mesurer en Syrie, où les bombardements sur les populations civiles, qui se poursuivent aujourd’hui encore, n’ont rencontré que de vagues réprobations morales et beaucoup d’indifférence. Mais au fond, quel est l’enjeu ? Notre lecture est peut-être trop souvent à dominante économique et géopolitique. Les guerres de territoires n’auraient pourtant guère de sens si elles n’étaient pas d’abord motivées par un projet culturel. Au fond, Poutine n’a fait ces derniers jours que militariser un conflit dont l’objet principal est identitaire. L’Union soviétique n’étant plus, il fallait inventer autre chose, sauf à se dissoudre dans l’univers occidental. Poutine est allé chercher dans la tradition grand-russe. Il a favorisé un retour en force de l’orthodoxie religieuse, avec une morale rétrograde, viriliste. L’encensoir est devenu son arme idéologique majeure. Ce qui, chez nous, suscite l’enthousiasme des Le Pen, Zemmour et Fillon.

La Russie post-soviétique, renouant avec l’ancienne, s’est posée en critiquant une culture occidentale jugée décadente. Poutine a mobilisé son pays contre le fléau de l’européinisation. Cela aurait pu être un mouvement antilibéral. L’ennui, c’est qu’avec son économie de casino, ses mafias, et ses inégalités, la Russie de Poutine ne peut guère se prévaloir d’être un rempart au libéralisme qui domine les économies occidentales. On voit très bien ce qui peut nous pousser à aimer la Russie, mais difficilement ce qui pourrait nous amener à apprécier le système de Vladimir Poutine qui, de surcroît, emprisonne et empoisonne ses opposants. On peut comprendre le cheminement idéologique d’un pays qui, au début des années 1990, a été réduit à l’état de marché par des États-Unis se croyant tout permis (c’est la fameuse « fin de l’histoire »), mais ça ne peut guère encourager à prendre le parti de son dirigeant.

Dans ce récit, la révolution ukrainienne de 2014 a symbolisé tout ce que redoute le Kremlin. L’homme lige de Poutine, Viktor Ianoukovitch, chassé par un mouvement populaire parce qu’il voulait faire entrer son pays dans une Union économique eurasienne, et remplacé par un opposant qui promettait une adhésion à l’Union européenne, une mobilisation qui confondait libéralisme et modernité, encouragée en sous-main par des « fondations » américaines ou européennes, c’était le cauchemar de Poutine, qui par-dessus tout redoute les phénomènes de contagion. Lointain, très lointain héritier de 1917, l’homme a de toute façon en horreur les révolutions. Qu’elles soient arabes ou ukrainiennes. Tout cela conduit à penser qu’il rêve d’aller à Kiev pour y réinstaller un féal. Voire nier l’existence même de l’Ukraine, dont il conteste la légitimité historique. L’entrée de ses troupes dans les provinces de Lougansk et de Donetsk ne serait qu’une étape. Le pourra-t-il ? Cela dépend beaucoup des Occidentaux, et des Ukrainiens eux-mêmes qui n’ont sûrement pas envie d’enclencher cette marche arrière. La guerre est là. Mais on en ignore l’ampleur et le périmètre. Quant à Emmanuel Macron, dans cette affaire, il s’est fait balader. On ne peut lui reprocher d’avoir joué jusqu’au bout la carte diplomatique. Il est même l’un de ceux qui ont entretenu le dialogue, de Brégançon à Versailles, en passant par le Kremlin. On peut en revanche lui reprocher d’avoir cru, et fait croire par un narcissisme dont il est coutumier, qu’il avait construit une relation de confiance avec le président russe. Une erreur psychologique, plus que politique.


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