« L’éducation ? Un sujet invisible »

Pour la sociologue Annabelle Allouch, les thématiques liées à l’école et à l’université sont peu présentes dans les débats présidentiels et les médias, alors qu’elles concernent une large part de la population.

Pauline Gensel  • 9 février 2022 abonné·es
« L’éducation ? Un sujet invisible »
© FREDERIC SCHEIBER/AFP

Maître de conférences en sociologie à l’université de Picardie-Jules Verne, Annabelle Allouch est spécialisée dans les questions de politiques éducatives et universitaires. Elle revient sur la faible place accordée à ces sujets dans la campagne pour l’Élysée, à l’heure où le système éducatif poursuit sa mutation libérale, et ce au détriment des usagers.

Quelle place occupe aujourd’hui l’éducation dans les débats présidentiels ?

Annabelle Allouch : C’est un thème mineur, parce que l’éducation n’est pas un sujet -clivant. Elle ne détermine pas les choix des électeurs. Dans les programmes des candidats, on s’intéresse plutôt aux questions de société, de sécurité ou d’immigration. On parle d’économie, d’international, en particulier concernant le rapport de la France avec l’Union européenne. L’éducation est présente, mais de manière périphérique. Éric Zemmour s’en sert par exemple comme support de son nationalisme, en visant le retour au culte du mérite et de l’excellence. Du côté des candidats de gauche – à l’exception de Christiane Taubira, qui n’a pas encore détaillé son programme –, un thème fait quasi l’unanimité : Parcoursup. Fabien Roussel, Anne Hidalgo et Jean-Luc Mélenchon militent pour sa suppression. Yannick Jadot propose quant à lui des sortes de portes ouvertes permettant de passer plus facilement dans le supérieur. Une unanimité qui s’explique par ce constat : -Parcoursup est très idéologique. La plateforme met en place une sorte de compétition et de rationalité gestionnaire : il faut placer l’élève là où l’on sait qu’il sera le plus efficace.

Comment expliquer cette faible place accordée aux sujets éducatifs ?

Elle est étroitement liée à l’état de l’espace médiatique. Dans mes recherches, je me suis intéressée à la place de l’éducation dans les journaux télévisés ces dix dernières années. Conclusion : c’est le domaine le moins représenté. Loin derrière les questions de société, de politique intérieure et de politique internationale. Elle ne concerne que 2 % de l’ensemble des reportages diffusés, d’après les données de l’Institut national de l’audiovisuel. Elle s’invite sur les plateaux de manière ponctuelle, pour la rentrée par exemple, mais la campagne présidentielle ne commence véritablement qu’en janvier… Cette année, la forte mobilisation du personnel éducatif en janvier a remis le sujet sur le devant de la scène, mais cela reste épisodique.

L’éducation est un sujet invisible dans les médias, la campagne présidentielle est à cette aune. Pourtant, l’expérience scolaire concerne une large part de la population, si ce n’est tout le monde. L’école est bien souvent la première institution que l’on rencontre dans sa vie. Et 12 millions d’élèves à l’école, ce sont des millions de familles impliquées, tandis que l’enseignement supérieur concerne 50 % des 18-25 ans. On ne peut que constater le hiatus entre cette expérience commune et la faible visibilité donnée aux sujets éducatifs, cantonnée à Parcoursup et à quelques controverses sur le salaire des profs, les conditions de travail ou encore l’ouverture sociale dans les grandes écoles.

Quels sont les enjeux qui sous-tendent aujourd’hui le domaine de l’éducation ?

Nous sommes au cœur d’une transformation du système éducatif et des services publics en général, dans une logique de plus en plus libérale. On casse le service public, on sous-investit pour pointer du doigt ses défaillances par la suite et expliquer aux usagers que, s’ils veulent de la qualité, mieux vaut se tourner vers le privé. On affaiblit les syndicats enseignants et les associations de parents d’élèves, de moins en moins puissants.

Cette lecture libérale, si Emmanuel Macron est réélu, ira jusqu’à son terme : la création d’un marché scolaire et de l’enseignement supérieur. Et même si, à gauche, les candidats proposent de démanteler ce qui a été mis en place ces cinq dernières années, le secteur éducatif se trouve pris dans ce que l’on appelle une « dépendance aux sentiers » : toutes les réformes prises par le passé, sauf pour les plus idéologiques peut-être, demeurent. On garde une certaine stabilité, comme l’a prouvée la présidence Hollande, pour ne pas faire dérailler la machine administrative.

Même si la gauche passe, ce qui demeure hautement improbable, le système restera cohérent avec ce qui s’est fait par le passé.

© Politis

Société
Publié dans le dossier
Comment la Macronie a abîmé l'école
Temps de lecture : 4 minutes

Pour aller plus loin…

L’expulsion du « En Gare » à Montreuil menace des sans-papiers
Entretien 24 mai 2024 abonné·es

L’expulsion du « En Gare » à Montreuil menace des sans-papiers

Une vingtaine de personnes, pour la plupart sans papiers, vivaient dans ce squat montreuillois. Elles risquent d’être expulsées du pays, craint un coordonnateur du lieu qui nous expose les raisons et conséquences de cette opération de police.
Par Pauline Migevant
À la maison, à l’école, en ligne ou dans la rue : les violences LGBTIphobes sont partout
Violences 17 mai 2024 abonné·es

À la maison, à l’école, en ligne ou dans la rue : les violences LGBTIphobes sont partout

Deux rapports, l’un de SOS Homophobie, l’autre de l’Observatoire LGBTI+ de la Fondation Jean Jaurès révèlent, en cette Journée internationale de lutte contre l’homophobie et la transphobie, l’insécurité dans laquelle vivent les personnes LGBT et ce, dès leur plus jeune âge.
Par Hugo Boursier
Mobilisations étudiantes pour Gaza : « Un véritable tournant répressif »
Jeunesse 17 mai 2024 abonné·es

Mobilisations étudiantes pour Gaza : « Un véritable tournant répressif »

Multiplication des interventions policières, fermeture des lieux d’études, annulation ou interdiction de conférences : la répression des étudiants en raison de leur mobilisation pour le peuple palestinien est devenue la seule réponse des universités.
Par Léa Lebastard
« L’inceste, c’est toute une vie de silence »
Entretien 16 mai 2024 abonné·es

« L’inceste, c’est toute une vie de silence »

Dans un entretien donné à Politis, l’anthropologue Dorothée Dussy décrit les mécanismes du silence autour de l’inceste empêchant les victimes d’être entendues.
Par Pauline Migevant