Partie de poker sur un volcan

On se perd toujours en conjectures sur les intentions de Vladimir Poutine. Veut-il, comme il le dit, éloigner les armes de l’Otan de ses frontières ? Ou, comme l’en soupçonnent les Occidentaux, reconquérir tout ou partie de l’ancien espace soviétique ?

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On soupçonne habituellement Vladimir Poutine de « voter » Le Pen. Mais il a cette fois offert un beau cadeau préélectoral à Emmanuel Macron : un entretien de cinq heures en tête-à-tête. Voilà une belle marque de reconnaissance ! Même aux deux extrémités d’une table longue de plus de quatre mètres qui aurait fait les délices de Jacques Tati. Et puis il y eut cette petite phrase au détour de leur conférence de presse commune : « Le Président Macron m’a torturé pour m’arracher un compromis. » Le visiteur aux trois casquettes – président français et européen, et presque candidat en campagne – tenait son trophée. La preuve qu’il n’avait pas faibli face à son impavide interlocuteur. Le coup de com était réussi pour le pensionnaire de l’Élysée qui, cette fois, et contrairement à ses autres sorties diplomatiques (au Liban, par exemple), l’avait joué « profil bas ». Pas de rodomontades, pas de déclarations bravaches, mais le constat d’une « réalité rugueuse à étreindre ». Bien sûr, le coup tournerait à la Bérézina si les troupes russes envahissaient l’Ukraine dans un bref délai. Car Poutine n’a pas non plus faibli. Et, sur le fond, le chat est maigre. Disons tout de même qu’Emmanuel Macron a eu raison d’effectuer le voyage. Il a évité d’apparaître trop visiblement comme le « petit télégraphiste » de Biden, comme autrefois Giscard avait été accusé par Mitterrand d’être celui de Brejnev dans le dossier afghan. Mais, au terme de cette intense séquence diplomatique, on se perd toujours en conjectures sur les intentions du président russe.

Veut-il seulement, comme il le dit, éloigner les armes de l’Otan des frontières de son pays ? Ou veut-il, comme l’en soupçonnent les Occidentaux, reconquérir tout ou partie de l’ancien espace soviétique ? Car, on ne le répétera jamais assez, tout ce que nous vivons aujourd’hui est la conséquence de l’interminable onde de choc de l’humiliation infligée par les États-Unis à l’URSS au début des années 1990. Cette volonté de revanche « post-soviétique » est l’hypothèse américaine. À grand renfort de « renseignements » évidemment invérifiables, Washington essaie de convaincre le monde que Poutine ne convoite pas seulement Donetsk ou Louhansk, les grandes villes du Donbass frontalier, mais bien Kiev. Ce que peuvent évidemment accréditer l’impressionnante mobilisation des troupes massées aux frontières de l’Ukraine et les cyberattaques que la Russie multiplie ces jours-ci pour déstabiliser le gouvernement ukrainien. Poutine continue d’ailleurs de parler de « coup d’État » quand il évoque les manifestations de 2014 qui ont chassé du pouvoir son homme lige, Viktor Ianoukovitch. En grand donneur de leçons démocratiques, comme il l’a d’ailleurs redit le 7 février devant Macron. Ce qui fait que pour Washington le Donbass serait un peu les Sudètes de Vladimir Poutine. La région orientale de l’Ukraine présente en effet quelques similitudes avec l’ancienne partie germanophone de la Bohème que les troupes du Reich avaient envahie contre la promesse d’une « paix de mille ans en Europe ». On y parle moins la langue du pays que celle du grand voisin russe. On s’y sent plus russe qu’ukrainien. Ce qui, du point de vue de Moscou, fonde une légitimité. Mais la tentation d’« hitlériser » le président russe est évidemment ridicule. Elle sert en tout cas à justifier la prophétie apocalyptique de Washington. La seule phrase choc de la journée de lundi est d’ailleurs venue de la Maison Blanche et non du Kremlin, et elle est sortie de la bouche de Joe Biden. Celui-ci a tout simplement menacé, en cas d’invasion de l’Ukraine, de détruire le gazoduc Nord Stream 2, qui relie la Russie à l’Allemagne. Et il a prononcé ces mots devant le nouveau chancelier allemand, Olaf Scholz, qui, à cet instant, a dû hoqueter, car cela constituerait une catastrophe économique autant pour l’Allemagne que pour la Russie. Cette sortie de Biden ressemble à une tentative de mise au pas de l’allié allemand, rétif à l’idée de se fâcher avec Moscou, grand pourvoyeur de gaz.

Mais revenons au plus plausible. Et au moins effrayant. Officiellement, la pression optimum exercée par Moscou vise à obtenir des garanties de l’Otan – c’est-à-dire des États-Unis – que l’organisation militaire atlantique ne renforcera pas son arsenal aux portes de la Russie, et que l’Ukraine n’y adhérera pas. Ces engagements, Poutine sait qu’il ne pourra les obtenir. Mais son coup de bluff, si c’en est un, pourrait lui permettre d’obtenir des concessions non négligeables. Dans une réponse écrite à la demande russe, les États-Unis proposent de relancer des négociations formelles sur le contrôle des armements et de discuter de mesures de transparence réciproques sur les exercices militaires en Europe. C’est-à-dire, si on comprend bien, d’accorder à Moscou un droit de contrôle sur tout déploiement des troupes de l’Otan. C’est une porte de sortie pour Poutine, qui, de son côté, a donné un peu de grain à moudre à Macron en laissant entrevoir le retrait des troupes russes massées en Biélorussie. Ce pourrait être un début. L’affaire qui fait trembler l’Europe est d’apparence géopolitique. Mais elle a un autre contenu qu’il n’est pas inutile de mentionner. Si les peuples de l’ex-empire soviétique se tournent vers l’Union européenne, souvent avec beaucoup d’illusions, et hélas vers l’Otan, qui est un autre « loup », c’est que le système que leur proposent Poutine ou le Biélorusse Loukatchenko ne les fait pas rêver. Et c’est le moins que l’on puisse dire.


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