Bruno Latour : « La guerre en Ukraine rapproche les affects politique et écologique »

L’invasion russe et la question énergétique qu’elle soulève accélèrent la prise de conscience environnementale, constate le sociologue, anthropologue et philosophe Bruno Latour, qui juge que le président français n’a pas la stature pour saisir les mutations qu’elle induit.

Sur sa table de travail, Climat : dernier avertissement, le nouvel essai du journaliste écologiste britannique Mark Lynas, et le rapport d’activité final des ateliers « Où atterrir », projet pilote qu’il a animé pendant deux ans pour permettre aux participant·es de s’outiller collectivement pour s’orienter dans le marasme actuel. Bruno Latour, 74 ans, creuse depuis un quart de siècle le sillon d’une déconstruction de la modernité développementiste et d’une compréhension profonde de la crise écologique globale, sur laquelle il porte une analyse parmi les plus aiguisées des sciences sociales, saluée dans le monde par de nombreuses distinctions.

Nous avions pris rendez-vous avec lui pour un entretien centré sur son essai Mémo sur la nouvelle classe écologique (lire encadré). Entre-temps, Vladimir Poutine a lancé ses chars en Ukraine, une guerre dont les conséquences contribuent puissamment à activer des affects qui nous mettent en action face à la crise climatique, en écho direct avec la question que pose son ouvrage : à quelles conditions l’écologie pourrait-elle organiser la politique autour d’elle ?

L’invasion de l’Ukraine par l’armée russe a soudainement rendu très palpable notre dépendance aux énergies fossiles. La guerre menée par Vladimir Poutine serait-elle en train d’accélérer une prise de conscience des grandes questions écologiques par le public ?

Bruno Latour : L’un des grands enjeux écologiques planétaires, c’est l’énergie. Et la guerre en Ukraine focalise l’attention sur cette question. D’un seul coup, la perspective de se passer du gaz russe devient pensable alors qu’elle était impensable auparavant.

L’opinion associe une réaction qui se pose en termes de sacrifice pour la cause écologique au soutien à l’Ukraine, à la défense de l’autonomie européenne, à la sécurité nationale et même, on pourrait dire, à un certain patriotisme européen. Alors que tout le monde sait comment se comporter vis-à-vis d’un conflit armé, l’état de guerre larvée provoqué par le dérèglement climatique, l’extinction accélérée des espèces, les catastrophes naturelles, etc. – que j’appelle depuis longtemps le « nouveau régime climatique » – n’a pas entraîné de réactions aussi passionnées ni aussi rapides. Avec la guerre en Ukraine, on voit se rejoindre l’affect politique et l’affect écologique.

Pour combien de temps ?

Nous ne savons évidemment pas ce qu’il va en sortir. En parallèle avec cet esprit de sacrifice, on entend monter une volonté d’aller chercher le pétrole quoi qu’il en coûte partout où il se trouve. Et repartir pour un tour comme après les chocs pétroliers de 1973 et 1974 ? Le gouvernement s’était alors rallié à la réduction du gaspillage, mais on a tout oublié en France dès lors que les prix sont repartis à la baisse. La période qui a suivi a même été celle de la grande accélération de l’usage du pétrole et du gaz.

C’est un vécu très important que d’expérimenter, lors des crises, la plasticité de ce système prétendument non discutable.

Cependant, avec la guerre en Ukraine, on sent que le cœur n’y est pas. Nous n’imaginons pas vraiment une relance des énergies fossiles. Cela veut dire que l’on a un peu avancé sur ce chapitre : autour du gaz et du pétrole de Poutine se noue fortement l’idée que nous sommes en présence d’une crise duale, d’un côté écologique et de l’autre géopolitique. La guerre en Ukraine a un effet accélérateur. Couper l’énergie de Poutine, ce qui signifie la couper pour nous aussi, devient l’occasion d’effectuer une transformation rapide de notre société. Nous assistons à une forme de cristallisation provoquée par la nécessité de réagir à la fois pour parer aux impacts sur nos vies et entraver le méchant, incarné par le président russe. La situation dessine une compréhension différente du « sacrifice écologique ». Dans la version précédente, dès qu’on levait la main pour suggérer qu’il faille peut-être changer quelque chose, on s’entendait rétorquer : « Halte à l’écologie punitive ! »

Le célèbre climatologue états-unien James Hansen relevait que la vitesse de mutation des sociétés, des appareils productifs, etc. qu’appelle la résolution de la crise écologique ne s’est rencontrée, dans l’histoire, que pendant les guerres…

L’état de guerre est un moment où les événements s’accélèrent, où les innovations se déploient. Nous l’avons vu depuis deux ans, la menace pandémique du covid a révélé des dispositions à réagir très vite. En Europe, à tout le moins, les États ont montré une accélération stupéfiante dans la capacité à s’entendre et à modifier les conditions d’existence des gens. Brusquement, ils ont décidé de mesures supposées impensables, comme le soutien aux personnes sans travail pendant des mois. La guerre en Ukraine a montré la capacité des États européens à isoler, en quinze jours, un pays comme la Russie.

C’est un vécu très important que d’expérimenter la plasticité, désormais visible par tout le monde, de ce fameux système prétendument non discutable.

Révolte des gilets jaunes, pandémie du covid et maintenant guerre en Ukraine : ces crises accroissent-elles la prise de conscience collective des questions écologiques centrales, auxquelles elles sont toutes articulées ?

C’est possible, même si cette prise de conscience avance bien lentement. L’accumulation de ces signaux m’interroge en revanche clairement sur le potentiel d’un Emmanuel Macron à y faire face. S’il avait la stature d’un véritable homme d’État, s’il avait le sens de l’histoire, il percevrait combien ces trois crises sont interconnectées et comment leur résolution peut être liée.

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