Donner aux Ukrainiens ce qu’ils demandent

Le levier du boycott du gaz et du pétrole russes serait infiniment douloureux, mais il est de nature à entraver rapidement Poutine. On ne veut pas mourir pour Kyiv, mais on peut accepter de souffrir pour elle. D’autant que les enjeux démocratiques de cette guerre sont aussi les nôtres.

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Comme toujours dans de telles circonstances, ce sont des images presque anecdotiques qui frappent les esprits et blessent les cœurs, plus que celles d’immeubles éventrés ou de voitures calcinées. En voici une, aperçue à la télévision. Celle d’un père, les épaules secouées par les sanglots, appliquant sa main contre la vitre d’un car comme pour toucher une dernière fois son enfant. Se reverront-ils ? Cette image de séparation nous dit ces milliers de destins déchirés par la volonté d’un seul homme. Quand et comment cela cessera-t-il ? On peut avancer que Poutine finira par perdre cette guerre d’Ukraine et qu’il se perdra avec elle. Mais on pense à la réponse que Keynes fit un jour à un économiste qui prédisait qu’« à terme » le libéralisme profiterait aux pauvres : « Peut-être, mais à terme, nous serons tous morts. »

La prophétie est encore plus cruelle appliquée à la guerre. Combien de temps prendra la défaite du dictateur russe ? Et ce temps-là ne se compte pas seulement en jours ou en mois, mais en nombre de morts. La réponse dépend de plusieurs facteurs qui interagissent, mais qui ont aussi leur autonomie. Le premier, c’est évidemment l’admirable résistance du peuple ukrainien. Combien de temps tiendra-t-il ? Le second, c’est l’effet des sanctions sur la Russie et la réaction qu’elles engendreront à tous les niveaux de la société. Combien de temps faudra-t-il pour que le pouvoir de Poutine s’en trouve fragilisé ?

Dans cette tragédie, nos sociétés civiles, et les gauches, ont un rôle important à jouer. Secondaire sans doute par rapport aux Ukrainiens et aux opposants russes, mais loin d’être négligeable. Encore faut-il que les objectifs soient clairs. À gauche, Jean-Luc Mélenchon s’est singularisé en plaçant son meeting de Lyon sous le signe de la paix. Tout le monde, je crois, est pour la paix. Poutine lui-même le serait si les Ukrainiens venaient à rendre les armes et à se soumettre. Pour l’instant, ils luttent au péril de leur vie pour leur indépendance et leur dignité. Alors faut-il leur livrer des armes ou leur refuser ce qu’ils demandent au prétexte de les protéger ? Eux seuls, en vérité, peuvent mesurer leur capacité de résistance. Ils savent qu’elle a un prix élevé. Les habitants de Kyiv, Kharkiv ou Marioupol n’ignorent pas que, lorsque Poutine n’avance pas au rythme prévu, quand ses chars ne parviennent pas à s’emparer des villes, quand les combats de rue ne tournent pas à son avantage, il passe à une autre guerre. Les militaires appellent ça « le tapis de bombes ». Grozny, Alep-Est, la Ghouta orientale ont ainsi été précipités dans l’apocalypse. Les écoles, les hôpitaux, les immeubles sont alors ciblés en priorité. On dira un jour combien d’Oradour-sur-Glane ce personnage a commis. On sait que Poutine n’a pas inventé le massacre des civils. Il faudrait avoir la mémoire sélective pour oublier le Vietnam, My Lai, le Napalm… Mais, aujourd’hui, c’est Poutine. Et c’est en regard de la violence dont il est capable, mais aussi du choix des Ukrainiens, que le mot d’ordre de « paix » doit être évalué. On peut préférer pour les Ukrainiens la fin rapide des hostilités et l’occupation. Mais celle-ci est aussi la promesse d’une longue souffrance. En France, le mot est chargé de souvenirs funestes. Non, décidément, comme le montre magistralement Étienne Balibar, grande figure de la gauche, dans un entretien à Mediapart, « le pacifisme n’est pas une option ». Et puis, encore une fois, c’est aux Ukrainiens de décider s’ils veulent des armes ou non. Et la réponse ne fait aucun doute.

Mais il y a un autre levier dont les pays occidentaux disposent et qu’ils craignent d’utiliser. C’est l’arme du boycott du gaz et du pétrole russes. Elle serait infiniment douloureuse pour nos sociétés. Mais elle est de nature à entraver rapidement l’effort de guerre de Poutine. Il en sera question au sommet européen de Versailles en cette fin de semaine. On ne veut pas mourir pour Kyiv, mais on peut accepter de souffrir pour elle. D’autant que les enjeux démocratiques de cette guerre sont aussi les nôtres. Certes, le sacrifice serait inégal. L’Allemagne en pâtirait plus que la France, et les catégories les plus modestes, et particulièrement les professionnels de la route, en souffriraient plus que les autres. On voit que nos sociétés inégalitaires et une Europe toujours en manque de solidarité nous affaiblissent face aux dictatures. Il n’est donc pas nécessaire de s’éloigner de l’Ukraine pour revenir à notre campagne électorale, à nos impératifs sociaux, à la transition écologique et à l’indépendance énergétique. La guerre d’Ukraine nous renvoie dans une urgence extrême à tous nos problèmes irrésolus.

Enfin, dans toute tragédie, il y a une petite part d’ironie qui suscite davantage la grimace que le sourire. Voir le premier ministre israélien de la droite la plus extrême, et qui n’a pas même condamné l’invasion de l’Ukraine, aller négocier avec Poutine n’en manque pas. Voir l’un des pays qui possèdent à leur palmarès le plus grand nombre de violations du droit international aller faire la leçon à Poutine aurait de quoi étonner si l’on était encore naïfs. À moins qu’il s’agisse seulement de « torpiller » les négociations sur le nucléaire iranien, qui, dit-on, avancent bon train vers un retour à l’accord signé par Obama en 2015. Comme s’il était déjà urgent de préparer la prochaine guerre.


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