Les défaites de Poutine

Les traits communs que se trouvent à tort ou à raison les Européens ne sont pas seulement d’apparence. Fort heureusement, il y a une culture et un mode de vie, et une composante politique qu’on nomme démocratie.

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Sans doute, l’armada de Poutine, qui fonçait le 1er mars vers Kyiv, finira-t-elle par gagner la guerre du feu et du sang, dans laquelle le dictateur excelle, mais celui-ci a d’ores et déjà perdu plusieurs batailles. La première, celle qui détermine toutes les autres, c’est la bataille de l’opinion qui condamne la Russie à l’isolement. À la différence de son protégé Bachar Al-Assad, qui avait pu répandre l’idée que les rebelles de la révolution syrienne de 2011 étaient tous des terroristes, il n’a pas pu convaincre que l’invasion de l’Ukraine avait la moindre justification du point de vue du droit international et – osons le mot – de la morale. Sa défaite idéologique se mesure à l’ampleur des mobilisations populaires un peu partout en Europe, à l’élan de solidarité pour les réfugiés, et au boycott qui s’organise dans les milieux artistique et sportif. Il a échoué à convaincre parce que pour tout bon mensonge, il faut au moins un embryon de vérité. En Syrie, la montée en puissance des groupes jihadistes, à mesure que la répression écrasait la population, avait fourni à la propagande de quoi embrigader les relais occidentaux du régime. Rien de tel en Ukraine. Après avoir écrasé la Tchétchénie sous les bombes, puis fait impunément subir le même sort à Alep, Poutine s’est enivré de ce sentiment de toute-puissance qui gagne les dictateurs quand on laisse libre cours à leur folie. Mais le petit flic du KGB monté en graine touche peut-être à ses limites. Ce qui n’est d’ailleurs pas rassurant, car son échec le pousse à la surenchère, jusqu’à la terrifiante menace nucléaire. Dans la préface à son Caligula, Camus écrivait qu’on « ne peut tout détruire sans se détruire soi-même ». Poutine est-il encore en mesure de le comprendre ?

Son autre défaite est la conséquence d’une sous-estimation des réactions internationales. Il misait sur l’atonie européenne. Or, contre toute attente, les Européens ont surmonté des divisions fondées sur de profondes divergences d’intérêts. L’Allemagne, en particulier, est passée outre sa dépendance au gaz russe. Plus surprenant encore, Berlin a mis entre parenthèses une doctrine pacifiste jamais écornée depuis 1945. Enfin, l’Union européenne a brisé un autre tabou en décidant de livrer à l’Ukraine des armes létales. Quant à l’Otan, qui n’aurait jamais dû survivre à la chute de l’URSS, elle revit. Poutine s’est trompé de conflit. Il a lancé une guerre dans un espace politique où se joue la question même de l’identité européenne. Cette réalité a des aspects que l’on peut regretter, mais c’est ainsi. En Ukraine, c’est l’Europe ethnique qui est attaquée. Nous sommes dans l’inavouable, mais tant mieux si cela profite aux réfugiés ukrainiens reçus généreusement là où les Syriens et les Afghans, pourtant eux aussi nos semblables en humanité, ont été rejetés. Pas sûr hélas que notre profession de foi universaliste soit tellement partagée.

Mais les traits communs que se trouvent à tort ou à raison les Européens ne sont pas seulement d’apparence. Fort heureusement, il y a une culture et un mode de vie, et une composante politique qu’on nomme démocratie. Voilà ce que déteste par-dessus tout Poutine. Quand il dit « Otan », c’est cela qu’il faut entendre. Les mots n’ont pas le même sens pour tout le monde. La chose n’est pas toujours facile à comprendre pour nous autres qui combattons un système libéral et un président particulièrement zélé. Notre démocratie est imparfaite, et déclinante, parce que l’idéologie qui la domine sape insidieusement nos libertés et aggrave les inégalités. Mais, tout étant relatif, nous ne sommes ni à Moscou ni à Riyad. On entend de toutes parts que l’on nous vole notre campagne électorale. Elle n’est pas en effet ce que l’on espérait qu’elle soit. Mais en élargissant notre horizon au tragique, la crise ukrainienne transporte nos débats vers des sujets qui ne sont pas tout à fait indignes d’une campagne présidentielle. Chacun a le loisir de s’y révéler, et parfois de s’amender. Cette hauteur nous invite à relativiser les choses, mais elle n’affaiblit en rien notre combat. Elle nous rappelle seulement quelques principes parfois oubliés. On ne combat pas Hillary Clinton avec Trump, ni Macron avec Le Pen. Ni Poutine en exaltant, comme le fait Valérie Pécresse, le « monde libre », slogan du Maccarthysme et de la guerre du Vietnam. On ne manifeste pas sa solidarité à l’Ukraine, comme BHL, avec le général Petraeus, ancien directeur de la CIA, et l’un des chefs de l’invasion américaine en Irak. Gardons-nous de montrer tout de suite aux Ukrainiens ce que nous avons de pire en magasin…

Le danger maintenant pour Poutine vient peut-être de l’intérieur. Les sanctions économiques et financières qui visent son pays ont des effets plus rapides que prévu. S’il faut saluer le magnifique élan de dignité de quelques milliers de voix héroïques qui bravent la répression, on ne peut rien espérer dans l’immédiat d’un pays bâillonné. On ignore tout en revanche de ce qui peut se passer dans le nid de vipères des oligarques durement touchés par les sanctions, ou dans la boîte noire des hauts gradés.

En attendant, il faut reconnaître que les défaites idéologiques de Poutine ne font pas notre victoire. S’il faut se féliciter de la réaction de l’Europe, il faut dire que c’est une Europe militarisée qu’il nous impose, bien loin du modèle pacifique et social que nous voulons.


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