Tisseurs de liens 1/7 – Toufik Gouijane, l’entraîneur panseur

L’animateur sportif est une figure respectée du quartier populaire du Val-Nord, à Argenteuil. Sans subventions, son association fait souffler un vent d’entraide.

Hugo Boursier  • 9 mars 2022 abonné·es
Tisseurs de liens 1/7 – Toufik Gouijane, l’entraîneur panseur
Toufik Gouijane entraîne un jeune boxeur à la Salle du temps.
© Hugo Boursier

Dans une des salles de la halle des sports Roger-Ouvrard, à Argenteuil, treize jeunes tentent de maintenir leur garde, les bras alourdis par les pompes qui jalonnent l’entraînement. On entend les percussions des gants, le souffle encombré par les protège-dents. Chacun tournoie en duels éparpillés dans la pièce. Certains approchent les 18 ans, d’autres sont encore au collège et ne dépassent pas le mètre cinquante.

À l'occasion de l'élection présidentielle, Politis part à la rencontre de celles et ceux sur qui tient la France. Éducateur sportif en quartier populaire, écrivaine publique, pédopsychiatre, conseiller numérique en zone rurale... À la brutalisation du débat et la polarisation des opinions, ces anonymes tisseurs de liens opposent leur récit de vie, singulier et nécessairement solidaire.

Assis derrière le mouvement circulaire des apprentis boxeurs, Toufik Gouijane reste statique et calme sur son banc. « Tiens ta garde ! » lance l’entraîneur, maître des horloges de la Salle du temps, l’association sportive au cœur de la dalle de cette ville populaire du Val-d’Oise. « Les gamins, ils veulent tous imiter Mayweather », ce boxeur américain connu pour se tenir de profil, les poings à la taille plutôt qu’au visage. « En faisant ça, tu donnes l’occasion aux autres de te faire mal », prévient Toufik. Lutter contre les injustices et savoir se défendre pour mieux affronter l’adversité : une philosophie de vie pour l’éducateur sportif de 45 ans, qui a vu défiler plusieurs générations de « petits », comme il les appelle.

De la boxe aux maraudes

Aujourd’hui, tous saluent le profond attachement de cet ancien au quartier, où il est arrivé un an après sa naissance, à Casablanca. Pour Malik, 16 ans, Toufik « n’est pas seulement un entraîneur, c’est un pilier ». Son rôle va au-delà de ce qui se passe sur le ring ou autour des sacs de sable. Ichem peut en témoigner : c’est lui qui a emmené son ami Malik à la Salle du temps, il y a un an. « J’étais un petit sans confiance. J’avais pris du poids à cause d’une blessure. Mon grand frère m’a parlé de Toufik et de cette association. J’y suis entré il y a quatre ans. Aujourd’hui, je suis bien dans ma peau. J’ai de l’assurance. J’ose prendre la parole devant des gens », se félicite le grand gaillard au sweat floqué de la devise du club : « Discipline, Respect, Sport ». Une affaire de transmission où l’on se passe les gants et les valeurs qui vont avec. Comme si la personnalité de Toufik avait imprégné les murs du local. Et un peu de sa vie, aussi. Lui qui se sentait vulnérablequand il était petit. « Une victime », confesse-t-il a posteriori.

Une affaire de transmission où l’on se passe les gants et les valeurs qui vont avec.

Dernier d’une famille de trois enfants, le jeune Toufik est tranquille mais peine à s’affirmer. Il voit aussi quelques-uns de ses amis et certains grands être attirés par le deal et profiter d’une réputation prestigieuse, quoique périlleuse. Mais sa mère, Saddia, fait tout pour qu’il ne sombre pas dans l’argent facile. « Elle a été très solide pour qu’il ne manque de rien et soit toujours sur de bons rails », raconte sa sœur aînée, Siham Touazi, infirmière en Ehpad. Elle cite volontiers cette punchline de NTM pour qualifier la mentalité de sa mère, désormais à la retraite : « Laisse pas traîner ton fils si tu veux pas qu’il glisse. » Brahim, le père, ouvrier, n’a pas toujours été facile dans l’éducation des enfants. « Recruté directement au Maroc par la France, il est arrivé dans la très grande pauvreté des années 1960. Il n’arrivait pas à concevoir que ses enfants puissent vivre confortablement », explique Siham, qui dit le « comprendre » maintenant.

Avec son caractère impulsif, Toufik se tourne très tôt vers le sport. Il excelle rapidement au judo, s’essaie au taekwondo puis arrive à la boxe anglaise. Son manque de confiance disparaît peu à peu. Toutes ces activités l’impliquent davantage dans le quartier. « Dès l’adolescence, il a commencé à organiser des concours, des actions avec les habitants », se souvient Sakina Nhari, directrice de la Maison pour tous, une structure qui propose des activités socioculturelles au Val-Nord. Son parcours se retrouve dans la tête des jeunes qui passent par la Salle du temps.

En plus de la boxe, Ichem évoque les maraudes auxquelles participe Toufik certains week-ends, après avoir entendu son entraîneur en parler. « S’il n’était pas là, les jeunes seraient livrés à eux-mêmes, explique Sakina Nhari. Il arrive à leur faire comprendre qu’il y a des choses à faire dans leur quartier», note celle qui l’a vu grandir sur cette dalle où Nicolas Sarkozy avait promis le Karcher en 2005. Et à être fier, aussi, en organisant la quatrième édition des Réussites des banlieues, qui se tiendra en mai, où les femmes et les associations humanitaires seront mises à l’honneur. Un événement important pour les habitants d’Argenteuil, au cours duquel des figures de la ville (artistes, avocats, entrepreneurs…) racontent leur parcours.

Celui de Toufik s’est joué sur la dalle. Pas ailleurs et pas forcément à l’école, qu’il a quittée rapidement. « C’est pour ça que j’ai bossé très tôt. J’ai été le suppléant du vigile dans un magasin du quartier, puis j’ai assuré la sécurité au magasin Leclerc du Val-Nord et à Paris», rembobine-t-il, dans une époque percutée par l’expansion du hip-hop. Lui-même est tombé dedans, avec son alias 2Fik, et un collectif, Val-Nord Favelas. « On a voulu révolutionner le rap à Argenteuil », lance-t-il avec aplomb dans une interview qui date d’une quinzaine d’années. Il n’avait pas encore sa fine barbe d’aujourd’hui. Devant la caméra, il assure : « On veut faire du hardcore sensé, pas du rap où on insulte tout le monde. » Comme un certain rap « conscient » de Kery James.

Une implication artistique qui permet de gagner la confiance de tous ces jeunes qui se lancent dans l’aventure. « Contrairement aux autres grands du quartier, Toufik allait vers nous. C’est lui qui nous proposait de répéter chez lui quand on devait rapper à la salle de concert Jean-Vilar », se rappelle Bernard Messi, connu aujourd’hui pour avoir fondé Impulstar, un tournoi de street-foot en Île-de-France. « Il a toujours eu cette volonté d’aider. Vingt-cinq ans plus tard, il est là, dans la boucle, prêt à résoudre les problèmes. »

Casquettes multiples

Dans l’associatif, comme le dit Kanté Sakho, un autre ancien d’Argenteuil que Toufik connaît bien, on sait quand la journée commence mais jamais quand elle finit. « Les gens se confient à toi, ça ne s’arrête jamais ! » admet-il en évoquant les actions humanitaires qu’il organise avec sa structure, Bénévoles musulmans. C’est aussi le quotidien bien chargé de la figure de la Salle du temps. « Je passe ma matinée à répondre aux sollicitations des gens du quartier qui me parlent de leurs problèmes. Après, j’anime les entraînements, je parle aux jeunes. Je rentre chez moi et, à peine assis dans mon canapé, une maman inquiète m’appelle. C’est impossible pour moi de ne pas décrocher ! » raconte Toufik. Une solidarité sans frontière, comme le décrit sa sœur : « Même en vacances, sans même comprendre la langue, il va se retrouver à jouer la médiation quand il sent qu’il y a un déséquilibre. »

« Les élus ne se rendent pas compte de l’importance de l’encadrement sportif. »

Assistant social, psychologue, éducateur, grand frère. Voire père de substitution ? Toutes les casquettes s’empilent. Toufik en ressent certains jours le poids. Difficile de détacher de son quotidien la pauvreté, l’isolement ou la violence éprouvés par tant d’autres. « J’ai parfois l’impression d’absorber le désespoir des gens », glisse-t-il dans les rares moments où il évoque ses faiblesses.

Autonomie obligée

Une situation qui révèle, en creux, la manière dont les institutions considèrent les éducateurs. « Personne ne va nous mettre à l’honneur », regrette Toufik. Sakina Nhari dresse le même constat. « Les élus ne se rendent pas compte de l’importance de l’encadrement sportif. D’un côté, les éducateurs ne sont pas soutenus et, de l’autre, on leur demande de tout faire dans les quartiers ! » Elle rappelle que seules ces associations restent ouvertes le soir et le week-end. Celle présidée par Toufik, créée il y a six ans, ne reçoit aucune subvention. Ce sont des donateurs du quartier et les bénévoles qui financent les activités, selon leurs moyens.

Une autonomie qui n’a pas ravi la mairie. Pourtant, elle connaît le personnage depuis longtemps : Toufik a été embauché comme médiateur en 2009. Non sans certaines divergences dans la méthode. « À ceux pour qui la discussion suffisait, je discutais. Pour les têtes brûlées qui refusent d’écouter, il fallait être plus frontal », explique cet ancien bagarreur. Témoin des quelques moments de tension, Kanté Sakho raconte : « Il est arrivé avec les codes du quartier. Les élus ne les comprenaient pas forcément. Pourtant, ils l’avaient appelé parce qu’il connaissait parfaitement le terrain ! »

Indépendance financière, boxe, jeunesse… Les préjugés racistes peuvent rebondir jusqu’aux oreilles de Toufik. À tel point qu’il sait qu’il n’a « pas le droit à l’erreur ». « Certains ont même raconté que je préparais les jeunes au djihad ! » peste-t-il. Et s’ils craignaient plutôt qu’il se prépare à la politique ? « Il faut beaucoup mentir. Je crois que je n’y arriverais pas », admet l’entraîneur. Au grand dam de sa sœur, élue municipale à Jouy-le-Moutier (Val-d’Oise) et déléguée CGT,qui déplore parfois sa vision de la politique, forcément corrompue.

Entre Toufik, l’animateur du quartier, Siham, qui s’occupe de personnes âgées, et Nordine, le frère aîné, opérateur en pharmacie, un point commun persiste, malgré ce sujet de discorde. Chacun à leur manière, ils portent en eux la volonté de panser les plaies de celles et ceux qui souffrent.

Société
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