Dossier : Battre Le Pen maintenant, combattre Macron demain

À Argenteuil, « on ira voter à reculons »

Après un quinquennat teinté d’indifférence et d’épisodes violents à l’égard des quartiers populaires, le vote contre Marine Le Pen tente de s’imposer face à l’abstention, malgré la lassitude pour certains militants d’être considérés à nouveau comme un simple réservoir de voix.

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Pendant plusieurs jours après le résultat du premier tour, Abdallah en était persuadé : il n’allait pas glisser un bulletin « Macron » dans l’urne, dimanche 24 avril. « Comment se convaincre d’un énième barrage républicain alors que la République s’éloigne de nous ? », interroge le retraité, très investi dans l’association PACE-ATMF qui lutte depuis quarante ans contre l’isolement et la précarité à Argenteuil (Val-d’Oise). Il voulait répéter son geste de 2002, s’abstenir, comme une réponse chargée de cette colère froide devant le fossé qui le sépare des électeurs d’extrême droite. L’histoire était sur le point de se répéter jusqu’à ce qu’Abdallah connaisse « un déclic ». « C’était à une permanence juridique, il y a quelques jours », décrit-il, devant ses amis attablés au fond de la grande pièce de l’ATMF. « J’aide un vieux qui demande un énième renouvellement de carte de séjour. Le pauvre, il galère alors qu’il est en France depuis des années. Son dossier peine à avancer, on essayait de trouver des solutions. Et là, je me suis dit qu’avec Marine Le Pen, ça allait être encore pire : sa demande serait tout simplement refusée », explique-t-il, comme si ce moment avait réussi à effacer toute l’amertume ressentie après la défaite de Jean-Luc Mélenchon, porté à 49,89 % à Argenteuil.

Entourés par les livres et les quelques jeunes qui traînent une oreille pour écouter les adultes parler politique, les membres du bureau de l’association en conviennent : l’échec du leader insoumis a généré une immense déception. Tellement grande que tous craignent une forte abstention pour le second tour. « D’habitude, on n’a aucun moyen pour faire face aux discours racistes qu’on entend à la télévision. Là, c’était l’occasion. Les jeunes l’ont bien compris. Ils étaient très motivés pour aller au bureau de vote. Mais le lendemain a été très compliqué », déplore Afida, mère de trois enfants. Fouzia, la directrice du PACE-ATMF, explique le bon score du candidat par son attention portée sur des sujets qui préoccupent toute une génération : l’islamophobie, le climat et les violences policières.Des thématiques qui n’étaient pas forcément au cœur du logiciel Mélenchon en 2017 mais que des militants de terrain ont su imposer pendant le quinquennat.

L’échec de Mélenchon a généré une déception si grande que tous craignent une forte abstention au second tour.

C’est le cas du Comité Adama, porté par la voix d’Assa Traoré. « Si la mobilisation des quartiers populaires a été aussi importante, c’est grâce aux nouvelles positions de La France insoumise sur les sujets que nous défendons, comme d’autres collectifs, depuis des années. Le mouvement a repris des thèmes que l’on met quotidiennement en avant, et ça a porté ses fruits », explique celle qui a su réunir plusieurs dizaines de milliers de personnes devant le tribunal de grande instance de Paris, le 7 mai 2021, et sur la place de la République à Paris, un mois plus tard. Contacté, Omar Slaouti, militant antiraciste élu à la ville d’Argenteuil confirme : « Les quartiers populaires ne sont pas des déserts politiques. C’est d’abord cette leçon qui a été donnée à des millions de Français. »

« Les jeunes avaient enfin l’impression que le vote pouvait améliorer leur quotidien », reprend Fouzia, qui regarde derrière elle si un petit souhaite participer à la discussion. Mais le second tour replace ces nouveaux électeurs dans une position où ils ne semblent pas avoir de prise. Bon gré mal gré, les membres du bureau essaient quand même de convaincre leur entourage de voter contre Le Pen car « la détestation de Macron est très grande et pourrait l’emporter », soupire la directrice. Et chacun autour de la table de citer un épisode du quinquennat qui a secoué les habitants des quartiers populaires : « la loi sur le séparatisme », note Afida, « la baisse des APL », désigne Fouzia, « la situation des profs et des infirmiers », souffle Abdallah.

Les griefs rebondissent de tous les côtés. Pourtant, chacun acquiesce dans la douleur à la conclusion d’Afida : « Ce n’est pas maintenant qu’il faut céder. Bien sûr, on est coincés. Mais il faut remotiver les jeunes et empêcher le Rassemblement national d’accéder au pouvoir. » Elle pointe en creux le risque d’un décrochage générationnel dans les résultats du scrutin de dimanche. Les électeurs les moins âgés, qui ont souffert des mesures prises par le président sortant, ont aussi grandi avec une extrême droite puissante à chaque scrutin et dont les discours sont banalisés. « Ils pourraient ne pas se rendre compte du danger », explique Fouzia. « Nous, on a l’expérience », reprend Afida.

« Fatigue psychique »

« Coincés », « pris au piège »… Ces expressions reviennent souvent dans la bouche des militants associatifs d’Argenteuil pour exprimer la difficulté de glisser dans l’urne une voix pour Macron, dont ils ont dénoncé les lois, tout en prenant le risque, en s’abstenant, que le Rassemblement national arrive à l’Élysée. D’autant que la troisième place de Mélenchon, propulsée par le vote massif des quartiers populaires, tend à les pousser à prendre position. Jusqu’à faire naître une forme de culpabilisation quand certains choisissent de ne pas se rendre à l’isoloir. « C’est comme ça que fonctionne le système électoral français : à la veille du péril fasciste, on compte sur les non-Blancs et les quartiers populaires pour se rendre docilement aux urnes et voter pour la personne qui incarnerait le présumé vote anti-Le Pen. Depuis des décennies, on nous désigne comme le réservoir de voix de tous ceux qui s’opposent à l’extrême droite », dénonce Fatima Ouassak, fondatrice du Front de mères, le syndicat des parents d’élèves de quartier populaire. Elle pointe, chez les électeurs des quartiers,une « fatigue psychique du chiffon RN brandi par une gauche qui réveille son antifascisme la veille du second tour ».

« Les quartiers populaires ne sont pas des déserts politiques. »

Les discours « paternalistes » qui visent à solliciter les voix de ces habitants pour faire barrage sont aussi rejetés par l’écrivaine et sociologue Kaoutar Harchi. Surtout lorsqu’ils visent à attirer un engagement électoral en échange de telle ou telle mesure. « Ce troc n’a que trop duré, ne peut plus durer. Tandis qu’Emmanuel Macron et Marine Le Pen amassent les gains de leurs arrangements mutuels, nous, qui ne sommes pas étrangers à ce troc, qui en sommes partie prenante, nous perdons. J’entends : les classes populaires et marginalisées ne cessent d’être contraintes de donner et, en retour, n’ont rien […]. Et c’est à ces groupes [exploités] que le néolibéralisme et le nationalisme, sous leurs formes étatisées et oligarchiques, font, ensemble, barrage », renverse-t-elle dans un texte publié sur son blog de Mediapart.

L’autrice de Comme nous existons (Actes Sud) souhaite alléger le poids de la décision pour les habitants des quartiers populaires qui hésitent à aller voter dimanche. Et pointer aussi la responsabilité des pompiers pyromanes qui appellent subitement au front républicain. Ce n’est pas la seule. « Il y a une forme de culpabilité récurrente à l’égard des électeurs pauvres et racisés. Mais on a envie de retourner la question : qu’ont fait le Parti communiste et le Parti socialiste pour nous ? S’il doit y avoir une culpabilité, ce n’est pas chez les premières victimes du néolibéralisme qu’il faut aller la chercher », affirme Omar Slaouti. Même position pour Assa Traoré, qui pointe l’hypocrisie ambiante. « Où étaient ces gens qui pendant cinq ans n’ont rien fait face à la haine de la droite et de l’extrême droite ? On ne peut pas faire semblant d’être choqué. Les personnes qui m’ont insultée pendant cinq ans multiplient maintenant les postures et les tribunes contre Le Pen ».

« Français à part »

Dans le local du PACE-ATMF, Abdallah a dû s’éloigner pour aller aider un réfugié iranien dans son inscription à l’auto-école. Le président de l’association, Mohamed Nemri, commence à tirer le fil des promesses et des déceptions venant de la gauche. « Ça remonte à très loin », explique-t-il, en pointant son doigt sur la table comme pour marquer un événement précis. « Mitterrand a promis le droit de vote des étrangers en 1981. Quarante-ans plus tard, ce droit n’existe toujours pas, et un autre président socialiste a voulu mettre en place la déchéance de nationalité. » Et la figure locale, sexagénaire, d’ajouter : « On est encore considérés comme des Français à part. Quand je monte dans le bus, je me dis qu’un tiers des passagers pensent que je suis un poids pour la société. »

D’ici le deuxième tour, Fouzia espère que Macron donnera des gages aux quartiers populaires, même si elle regrette que la secrétaire d’État à la Ville ait annulé son déplacement au marché d’Argenteuil. Actionner un levier en faveur des quartiers populaires : tel est justement l’objectif de la coordination nationale Pas sans nous. Mohamed Mechmache, son cofondateur, entend bien infléchir le programme du président sortant, comme il l’a fait en parlant des revendications recueillies lors du tour de France du collectif (1) aux équipes de Jadot, de Mélenchon, du PS et de LREM. Il constate que le rapport de force est plutôt à l’avantage des quartiers populaires – l’écart entre Macron et Le Pen étant bien moins confortable qu’en 2017, selon les sondages. « Les quartiers populaires sont le thermomètre de la France : tant qu’il n’y a pas de justice sociale ici, il n’y en aura nulle part dans le reste du pays. Ce thème doit être réinvesti dans le programme de Macron. Son choix d’aller dans les territoires où le vote Le Pen était important pour ses premiers déplacements a été une erreur. Il aurait dû venir où Mélenchon est arrivé en tête », expliquait-il, avant que le président n’aille à Marseille, dimanche (où il a davantage parlé d’écologie). Dans une tribune publiée le 16 avril, le collectif Pas sans nous explique que « l’urgence oblige à faire barrage à l’extrême droite en allant voter, même si ce vote nécessaire n’est pas un vote d’adhésion ».

Législatives

Pour le « troisième tour » les 12 et 19 juin, Mohamed Mechmache reste sur ses gardes. « Si les partis traditionnels considèrent les quartiers populaires comme de simples réservoirs de voix, ce n’est pas la peine. Pour les législatives, il faudra être traité d’égal à égal. Sinon, personne n’ira », insiste-t-il, après l’amertume passée des promesses restées lettre morte. Avoir des porte-parole à l’Assemblée, c’est aussi le souhait de la fondatrice du Comité Adama, qui promet son soutien pour certains membres de l’Union populaire s’ils étaient placés en tête de liste. Encore faut-il parvenir à mobiliser pour les législatives, un scrutin qui est souvent boudé par les Français tant il est devenu un passe-plat pour le vainqueur de la présidentielle. C’est ce que craint notamment Sonia Zaoui, de l’initiative « On s’en mêle », qui réunit des collectifs et associations ayant appelé à voter pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour.

La militante de quartiers nord de Marseille, qui rappelle que ce réseau avait été créé « justement pour éviter le duel entre la peste et le choléra », espère quand même susciter l’intérêt chez les jeunes pour les législatives. Après avoir « laissé les plus déçus digérer la défaite », elle commence à mobiliser autour d’elle en prévision du scrutin de dimanche, en rappelant notamment aux hésitants « qu’on ne meurt pas du choléra ». Omar Slaouti, lui, a un autre rappel : « Certes, pour beaucoup de Noirs et d’Arabes, il peut y avoir des freins à l’idée de voter contre Marine Le Pen après ce que Macron a fait. Mais quand on est blanc, cette réflexion tient du privilège. »

(1) « Nos quartiers ont de la gueule ! », d’octobre 2021 à mars 2022 dans plus de 40 villes.


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