« C’est comme ça (si vous voulez) », de Julia Vidit : Vertige de la vérité

Avec C’est comme ça (si vous voulez), Julia Vidit nous fait découvrir un Luigi Pirandello méconnu. Une tragicomédie cruelle et délicieuse.

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Pour creuser la question de la vérité au théâtre et dans la vie, la metteuse en scène Julia Vidit, directrice de La Manufacture-Centre dramatique national de Nancy depuis un an, n’a pas de direction préétablie. Après un texte du Russe Ivan Viripaev, llusions, puis une pièce de Corneille rarement montée, Le Menteur, elle adapte et met en scène un texte qu’elle a découvert il y a dix ans, La Bouche pleine de terre, du Serbe Branimir Scepanovic. Avec ce chef-d’œuvre des Balkans, dont les quelques éditions en France sont loin d’avoir provoqué la reconnaissance méritée, elle prouve avec force sa capacité à créer une rencontre entre une langue singulière et des comédiens : Marie-Sohna Condé et Laurent Charpentier.

Pour poursuivre son exploration du sujet qui l’intéresse, Julia Vidit revient en terre a priori plus connue : celle de Luigi Pirandello (1867-1936). Comme avec Corneille, elle aborde cet auteur classique par l’une de ses pièces que l’histoire théâtrale a le moins retenues : C’est comme ça (si vous voulez), titre choisi avec sa traductrice, Emanuela Pace, en lieu et place de Chacun sa vérité. Ce choix témoigne d’une attention aiguë portée à la langue ainsi qu’à la question du répertoire, dont la traduction au plateau est plus que convaincante. La belle équipe qui entoure Julia Vidit au sein de sa compagnie Java Vérité y est pour beaucoup. Elle fait lien entre des écritures très différentes. Après l’étrange cylindre métallique réalisé pour La Bouche pleine de terre, le scénographe Thibaut Fack réalise une cage d’escalier inspirée des escaliers infinis d’Escher, dont les marches partent dans tous les sens et semblent défier les lois de la gravité.

En optant pour ce décor qui pose une énigme plutôt que pour un écrin naturaliste – un salon bourgeois aurait fait l’affaire –, Julia Vidit marque le contraste entre les allures boulevardières de la pièce et son fond plus trouble et complexe. Les comédiens, tous excellents – parmi lesquels Marie-Sohna Condé –, se placent à la frontière du réalisme et de l’absurde.

Pas de mise en abyme : Luigi Pirandello n’en a pas encore fait l’un des ressorts principaux de son théâtre, avec notamment le célèbre Six personnages en quête d’auteur. Ici, il campe une petite communauté bourgeoise d’Italie du Nord perturbée par l’arrivée d’un groupe plus réduit encore d’Italiens du Sud – un couple et une belle-mère – chassé de chez lui par un tremblement de terre.

Située à l’époque de l’écriture, soit en 1917, la fiction de Pirandello résonne fortement avec notre actualité. Proches de la caricature, définis selon leur degré de rejet des étrangers plus que par des qualités positives, les membres du clan du Nord (nous avons là deux couples de générations différentes, le frère et la fille d’une des femmes, plus une galerie de personnages secondaires interprétés par Erwan Daouphars) incarnent une cruauté qui n’a hélas rien perdu de sa vérité.

Car s’il y a une certitude dans la pièce, c’est bien cette inhumanité envers l’Autre. C’est aussi l’art de Pirandello de construire des mécanismes théâtraux aussi complexes que ludiques. Un quatrième acte écrit par l’auteur Guillaume Cayet, dans un contexte plus contemporain mais dans un style proche de Pirandello, en prolonge le vertige.

C’est comme ça (si vous voulez), 28-29 avril, au Trident, Cherbourg (50) ; 3 mai au Salmanazar, Épernay (27).


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