Gare à la tentation du chaos

Est-on capable à cet instant de dire ce que le mouvement de Marine Le Pen deviendrait une fois au pouvoir ? S’il n’est pas encore ouvertement fasciste, il présente quelques attributs pour le devenir.

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Au lendemain de ce premier tour, il n’est peut-être pas temps de tirer des conclusions hâtives sur « le nouveau paysage politique ». Le vote utile a agi comme un miroir si déformant qu’il est préférable d’attendre au moins les législatives de juin pour y voir plus clair. Même si la mort du vieux PS est à peu près actée, et si l’inscription de La France insoumise dans la durée paraît désormais acquise. Non, aujourd’hui l’urgence est ailleurs. On aimerait pouvoir donner à méditer la phrase fameuse de Stefan Zweig qui, dans son Monde d’hier, définissait comme « une loi inéluctable de l’histoire » que l’on peine toujours à reconnaître les grands mouvements « dans leurs premiers commencements ». Zweig savait de quoi il parlait. Ni lui ni ses amis les plus éclairés n’avaient vu venir le fascisme caché sous une logorrhée socialisante. Et quand ils ont pris conscience de cette réalité, il était trop tard. À dix jours d’un second tour à haut risque, et alors que Marine Le Pen est en situation d’entrer à l’Élysée, la phrase de Zweig nous incite à la vigilance. Est-on capable à cet instant de dire ce que le mouvement de Marine Le Pen deviendrait une fois au pouvoir ? S’il n’est pas, encore, ouvertement fasciste, il présente quelques attributs pour le devenir. Aujourd’hui, le Rassemblement national s’apparente à ce que les libéraux américains ont appelé l’illibéralisme. Un parti frère de celui de Viktor Orban en Hongrie, et ami de Vladimir Poutine. Le spécialiste d’Europe centrale Frédéric Zalewski les définit comme des « régimes hybrides aux pratiques autoritaires, mais aux modes de légitimation reposant sur l’élection » (1). Les amis de Marine Le Pen nous en disent plus sur elle-même qu’elle n’en laisse paraître dans son discours de campagne. Outre le parti d’Orban, ce sont le FPÖ autrichien, la Ligue italienne, le Vlaams Belang belge… Le gratin de l’ultranationalisme et de la xénophobie européenne, tous ennemis déclarés des immigrés, des musulmans, des homosexuels, et adversaires du pluralisme et de la liberté de la presse. En France, un tel mouvement au pouvoir représenterait une régression culturelle et morale qui nous renverrait quatre-vingts ans en arrière…

La sympathie pour Poutine, que Marine Le Pen est parvenue à faire oublier durant cette campagne – guerre d’Ukraine oblige –, n’est donc pas d’abord le résultat de liens géopolitiques, mais bien la conséquence d’un choix de civilisation terrifiant. Il ne serait donc pas raisonnable de jouer avec le feu du second tour pour des considérations tactiques. Il se trouve que le résultat de dimanche place les électeurs de Jean-Luc Mélenchon en situation d’arbitre. Les sondages – déjà de retour – nous disent qu’un tiers d’entre eux s’apprêtent à voter Le Pen. Bien sûr, nous nous devons d’abord de comprendre leurs motivations. Mais nous avons surtout le devoir de les mettre en garde, eux et les futurs abstentionnistes qui risquent aussi de favoriser la victoire de Le Pen.

En campagne électorale, Marine Le Pen, c’est un peu Raminagrobis, le chat patelin de La Fontaine. On lui donnerait la justice sociale sans confession. Elle est communiste, CGTiste, mélenchonienne, tout ça à la fois, surfant il est vrai sur le bilan désastreux de Macron. Et profitant plus encore de la détestation que le Président suscite autant par ses réformes antisociales que par le mépris de classe qui suinte de son être dès qu’il est au contact des « gens qui ne sont rien », comme il s’était plu à les nommer. Inutile ici de refaire le bêtisier de ses sorties plus ou moins improvisées. On connaît. Le Pen joue sur du velours. Mais ce qui compte à cet instant, c’est l’agenda caché de la candidate d’extrême droite. On en retrouve trace dans son programme et dans ses déclarations pas si anciennes, mais enfouies sous les meilleures intentions sociales du monde : suppression du droit du sol, institution d’une discrimination entre nationaux et étrangers, sortie déguisée de l’Union européenne pour rallier une « autre Europe » avec ses amis illibéraux, recours systématique à des référendums qui auraient l’avantage à ses yeux d’écraser les digues juridiques et constitutionnelles qui font de la France un pays démocratique. À commencer par un redoutable référendum sur l’immigration. On pressent les purges dans la magistrature, les atteintes aux libertés de la presse. On imagine les énergies belliqueuses que ce pouvoir libérerait dans certains syndicats de policiers, dans l’armée, où des groupes factieux se sont déjà montrés disponibles. A-t-on idée, enfin, du climat d’impunité qui régnerait dans la rue quand l’exemple de la haine des musulmans viendrait d’en haut ?

Certes, le président sortant s’est révélé l’ennemi implacable de notre histoire sociale. Il a repris le flambeau de la politique du tandem Hollande-Valls pour l’aggraver. Il a trompé une partie de l’électorat de gauche avec son « en même temps, droite et gauche ». Il a nommé au ministère de l’Intérieur un ami de Nicolas Sarkozy, et à l’Éducation nationale, un ministre, Jean-Michel Blanquer, que Marine Le Pen pourra toujours garder dans son gouvernement en cas de malheur. Mais la différence entre Le Pen et Macron ne se mesure pas à l’aune du libéralisme. Avec l’élection de la présidente du Rassemblement national nous risquons basculer dans un autre régime. Ne cédons pas à la tentation du chaos. Résistons à l’envie « d’essayer autre chose ». Il est encore temps d’y réfléchir.

(1) Politis hors-série n° 70, novembre-décembre 2019.


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