Antifascisme : la Gale ne sera finalement pas dissoute

Deux mois et demi après le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les rédactions françaises ont dû adapter leurs dispositifs pour couvrir le conflit sur le temps long.

Daphné Deschamps  • 16 mai 2022
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Antifascisme : la Gale ne sera finalement pas dissoute
© PHOTO : Yasuyoshi CHIBA / AFP

C’est la deuxième fois en un mois qu’un décret de dissolution commandé par Gérald Darmanin est annulé par le Conseil d’État. Cette fois-ci, c’est celui du Groupe antifa Lyon et environs (Gale)* qui vient d’être annulé.

Cette dissolution, qui faisait déjà figure d’exception historique, s’appuyait sur la toute jeune loi « séparatisme ». Mais pour le Conseil d’État, _« les éléments retenus contre le groupement, pris tant isolément que dans leur ensemble, ne justifient pas sa dissolution au regard du code de la sécurité intérieure. »

La décision était assez attendue, même si elle constitue un soulagement pour la Gale et ses avocats. Le dossier du ministère de l’Intérieur pour justifier la dissolution reposait sur trois griefs : des manifestations violentes qui auraient été appelées par la Gale, des appels à la haine et à la violence contre les forces de l’ordre et une utilisation des réseaux sociaux qui légitimerait le recours à la violence, notamment politique.

Problème : ce dossier contenait de nombreuses erreurs, des inexactitudes et des reproches de forme sans fond, qui ont toutes été mises à mal au cours de l’audience du 11 mai qui s’est tenue sous les dorures du Conseil d’État. Pour représenter la Gale, étaient présents les avocats du groupe, maîtres Forray, Bouquin et Lyon-Caen, et Axel F., militant antifasciste désigné par le ministère comme le « leader de la Gale », ce qu’il conteste dès le début de l’audience. En face se trouvait Pascale Léglise, directrice des libertés publiques et des affaires juridiques au ministère de l’Intérieur, et habituée de ce genre de dossier. Très vite, celle-ci peine à justifier la dissolution. Le premier grief reproche à la Gale d’avoir fermé les yeux sur des débordements dans des manifestations, de les avoir encouragés et parfois même d’y avoir participé. Le ministère est censé présenter un dossier étoffé sur la question.

Approximations

C’est là que le bât blesse : Pascale Léglise se trompe sur les origines des manifestations, leurs dates, les personnes présentes, arrêtées et poursuivies à la suite des débordements reprochés. Les reproches vont jusqu’au délit d’intention, puisque « le texte ne dit pas quils commettent des violences mais quils provoquent à la violence », argumente la directrice, sans faits précis pour le justifier.

Même tonalité concernant le deuxième grief, puis sur le troisième : les reproches tournent autour de l’intention et des potentielles conséquences. Presque jamais des faits. La défense en joue en cours d’audience, dans un ping-pong tragicomique : le ministère avance un argument, une capture d’écran, désigne la nébuleuse que serait la Gale ; les avocats et Axel F. le renvoient tour à tour à ses imprécisions.

La liberté d’expression en question

Sur le fond, la liberté d’expression et le droit à la critique, notamment de la police, sont au coeur du dossier. Ce qui se jouait ne concernait pas seulement la dissolution de la Gale, mais bien la définition des limites de l’activisme autorisé, de l’information, et de l’auto-organisation. Et comment le gouvernement peut, ou non, tenter de les contrôler. Les reproches tournent autour de la critique de l’institution policière, du sigle « ACAB » (« All Cops are Bastards » / « Tous les flics sont des bâtards »), du hashtag #FeuAuxPrisons, et de toute une série de slogans utilisés fréquemment par la gauche radicale. Me Lyon-Caen attaque même frontalement le ministère sur sa méconnaissance de l’histoire de la gauche radicale, pourtant à l’origine de la Gale. « Au fond, ce que vous naimez pas, cest la radicalité politique. Et il faudrait que ça se taise. »

Outre ses positions critiques du système policier ou carcéral, la Gale reste un groupe antifasciste. Parmi les reproches qui lui sont adressés figure un tag, apposé sur le local du Bastion social : « Mort aux nazis. » Les antifascistes et leurs avocats l’assument : « Nous sommes en train de débattre de la privation de liberté dexpression de la Gale parce quelle a loutrecuidance de qualifier de nazis ceux qui sont ouvertement nazis. Peut-on priver de liberté des gens pour cela ? » s’enflamme Me Forray. La réponse du ministère fait écarquiller les yeux dans la salle d’audience : « Quand bien même ils seraient nazis, il y a des armes légales pour lutter contre cela. Il y a eu dautres stigmatisations dans lhistoire de personnes sous couvert de justification. » Axel F. rit jaune : « Apparemment, on ne peut pas stigmatiser les nazis… »

La décision du Conseil d’État lui donne tort : si les graffitis sont un délit, ils ne justifient pas encore la dissolution d’un groupe antifasciste.

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