Corinne Masiero : « Être vigilant à chaque injustice et, surtout, ouvrir sa gueule »

La comédienne Corinne Masiero porte la même énergie subversive à la ville et à la scène, jusqu’en politique.

Ses réponses frappent comme l’orage s’abat sur les pare-brise. Dans le ciel colérique duquel Vierzon a su fébrilement se protéger, en ce premier samedi de juin où se tient le Festival du film de demain, Corinne Masiero, sa présidente, siffle un air politique à chaque réplique. Cette semaine-là, pourtant, elle n’est pas la Capitaine Marleau (série télévisée sur France 2) qui distille ses saillies sociales sur l’actualité, ni cette femme précaire dormant dans sa Volvo (Louise Wimmer, de Cyril Mennegun). Avec la comédienne originaire du Nord, la défense des pauvres, le féminisme et la rage de vaincre ne se limitent à aucun personnage. Ces combats, qui débordent de sa vie (ou le tutoiement de camaraderie s’impose d’office), éclatent toujours devant la caméra.

Tu parles souvent de « prolophobie ». Qu’est-ce que tu entends par là ?

Corinne Masiero : Il y a un malaise, un mal-être que j’ai vécu très jeune et que j’avais du mal à qualifier. Tout ce que je savais, c’est qu’il se créait quand j’étais entourée de « gosses de bourges » – pour le dire vite. Une précision, déjà : on n’est pas responsables de la vulve par laquelle on vient. C’est ce que tu fais de ton héritage culturel et financier qui compte. Des intellos en ont parlé, mais ils n’utilisaient pas le terme de « prolophobie ». Eux parlaient de lutte de classes : je ne comprenais pas parce que, pour moi, cette expression renvoyait à la lutte de ceux qui travaillaient. Ça ne me concernait pas. Alors que j’en ai pris, moi, des grosses claques ! En cinquième, quand j’ai changé de collège, j’ai subi cette prolophobie en raison de ma manière de parler. Chez moi, dans le Nord, on parlait en patois. On m’a dit : « Ton accent, c’est sale. Ici, on parle correctement. » Tu imagines la violence ? On n’est pas bien, d’où on vient ? J’avais 12 ans !

J’en ai pris, moi, des claques ! Dans notre société, être pauvre consiste toujours à être éloigné des normes.

Autre exemple : quand j’étais gosse, je voulais faire de la danse. Je ne me rendais pas compte de tout ce que ça représentait comme symbole, mais bref : c’était mon rêve. J’avais des affiches dans ma chambre, etc. Quand je le disais autour de moi, on me répondait qu’il fallait aller à l’Opéra de Paris. Moi qui habitais à côté de Douai, même Lille j’y avais jamais foutu les pieds ! Je devais avoir 7 ans et, déjà, je me suis dit que ma vie était foutue. Et puis, un jour, j’apprends qu’il y a des cours à Lambres-Lez-Douai, pas très loin. Je tombe sur une espèce de cliché de la professeure de danse, avec une canne et un chignon tiré. Autour de moi, j’entends que les filles n’allaient pas dans la même école que moi. Elles allaient à Sainte-Clo’ [Sainte-Clotilde, NDLR]. Elles me toléraient. Un bonjour, c’est tout. Je me suis rendu compte très tôt que je n’aurais jamais leurs codes. Je ne m’habillais pas de la même façon, je n’avais pas les mêmes sujets de conversation, les mêmes références. Ça, je l’ai pris en pleine gueule. Arrive le jour où ma professeure m’a virée du cours parce que je n’avais pas la tenue qu’il fallait. On nous demandait tels chaussons, tels collants, tel tutu… Je n’avais pas tout ça. Un simple justaucorps récupéré je ne sais où. Je lui ai dit que je n’avais pas de sous. Ces habits, je ne pouvais pas me les acheter. Elle m’a dit de dégager – d’ailleurs, en plus de mes fringues, c’était ma taille qui n’allait pas. J’étais trop grande. Pas dans la norme. C’est ça, la prolophobie.

Une réalité qui casse l’idée admise d’ascenseur social…

Franck Lepage en parle très bien dans l’une de ses conférences gesticulées. Il raconte qu’un jour il faisait du parapente avec une toile un peu pourrie. Il voit un autre type au-dessus de lui avec une voile dernier cri. Il essaie de le rattraper par la colonne d’air chaud qui se trouve à côté. Sauf que l’autre aussi s’y plonge. En fait, il monte, mais le gars qui a plus de moyens aussi. Il ne le rattrape jamais. Il peut se rapprocher de lui, toucher le parapente, mais jamais être à niveau. Cette distance, tu la subis toute ta vie. Dans notre société, être pauvre consiste toujours à être éloigné des normes.

Comment réagit-on quand on constate cette inégalité systémique ?

Tu peux dire « Fuck you ! »et construire ta propre contre-société. Mais cette réaction vient avec le temps. Ou la « sagesse », si on veut être philosophe. Quand on n’est pas équipé théoriquement, tout ce qui vient, c’est la rage. Tu casses tout, et toi avec. Tu finis par croire ce que disent les autres de toi, c’est-à-dire que tu es une merde. Logiquement, ce qui arrive ensuite, c’est l’autodestruction. La prolophobie, pour revenir sur ce terme, sert à asservir un maximum de personnes. Les personnes qui tiennent la laisse feront toujours tout ce qui leur est possible pour que ce système reste ainsi. Certes, il y a cette notion de « transfuge ». Édouard Louis, par exemple, a utilisé cette stratégie : il a voulu imiter les codes pour mieux s’en servir. Moi, j’ai pris l’autre option : « Allez tous vous faire voir. » Ça ne marche pas toujours. Mais, au fil du temps, on finit par « putscher ».

Survivre empêche de réfléchir. Mais il ne faut pas tomber dans la résignation.

En quoi cela consiste ?

C’est simple. Aller à l’intérieur et, une fois dedans, c’est le loup dans la bergerie ! [Elle se marre.] Parfois ça marche, parfois non. Tous les combats sont bons.

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