Droit à l’avortement, cause universelle

Qu’est-ce donc que cette instance, la Cour suprême, sacralisée dès 1789 par les pères fondateurs, contre laquelle aucun recours n’est possible, et dont les membres sont nommés à vie ? L’instrument des lobbys qui organisent et – le cas échéant – financent les nominations de juges.

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L’anecdote est révélatrice. Jane Roe, qui a donné son nom à l’arrêt de 1973 autorisant l’avortement sur tout le territoire des États-Unis, n’a jamais existé. La plaignante texane, qui avait obtenu gain de cause devant la Cour suprême de l’époque, s’appelait en réalité Norma McCorvey. Elle avait préféré agir sous un nom d’emprunt pour se protéger. La suite est pathétique. Car Norma McCorvey a avoué à la fin de sa vie avoir reçu de l’argent pour devenir militante anti-avortement. Ce à quoi elle céda. Il ne s’agit pas ici de juger cette femme tourmentée, disparue en 2017, mais de mesurer la puissance des mouvements « pro-vie » et la crainte qu’ils inspirent. Près d’un demi-siècle plus tard, ils viennent de remporter une victoire historique devant une Cour suprême dominée par la droite ultra-conservatrice, et point de convergence de toutes les corruptions. L’annulation, le 24 juin, de l’arrêt Roe vs Wade (du nom du procureur de Dallas) interroge la démocratie dans toutes ses dimensions. Institutionnelles d’abord. Qu’est-ce donc que cette instance, sacralisée dès 1789 par les pères fondateurs, contre laquelle aucun recours n’est possible, et dont les membres sont nommés à vie ? Une instance devant laquelle Joe Biden ne peut que murmurer son désarroi… Loin d’être la vertu incarnée que décrit le mythe américain, elle est, en raison même de sa toute-puissance, l’instrument des lobbys qui organisent et – le cas échéant – financent les nominations, quand, avec un George Bush, père ou fils, ou un Donald Trump, vient le moment opportun.

Fruit vénéneux d’une longue maturation idéologique, l’arrêt du 24 juin sauve les apparences juridiques. Il ne supprime pas explicitement le droit à l’avortement, mais rend aux États le droit de le supprimer. Ce que 26 d’entre eux s’apprêtent à faire. Il faut voir bien sûr derrière cette affaire la spécificité du système américain qui entretient l’affrontement entre les États et le pouvoir fédéral. Comme si la guerre de Sécession n’avait jamais pris fin. On retrouve ici la même étrangeté, à nos yeux bien peu démocratique, qui fait entrer à la Maison Blanche un président minoritaire, comme Donald Trump en 2016. Car minoritaire, la décision de la Cour l’est aussi. Jamais le droit à l’avortement n’a eu autant de soutien dans l’opinion. Si tant est, d’ailleurs, que le droit des femmes à disposer de leur corps doive dépendre d’une majorité d’opinion.

Car le déni de démocratie n’est pas seulement institutionnel. Il touche au plus profond de l’intimité et de l’autonomie des femmes. Avec la décision de la Cour suprême, une femme habitant dans un État répressif peut avoir désormais l’obligation de subir la grossesse jusqu’à son terme. C’est le choix que chacune fait de son destin qui se trouve ainsi confisqué. La décision des juges repose sur un concept théologique : la « personnalité fœtale ». L’idée que l’embryon est un être humain disposant de droits au moins égaux à ceux de la personne qui le porte. « Une doctrine fondamentale du mouvement anti-avortement », analyse dans un article remarquable la journaliste du New Yorker, Jia Tolentino (1). Dès lors, l’IVG est un crime. Et toute perte de grossesse, même involontaire, est suspecte. Forts de cette logique policière, des États s’apprêtent à criminaliser non seulement les femmes mais tous ceux qui leur apporteront aide et soutien. Mais alors, quelle riposte ? Bien sûr, on peut toujours espérer que les élections de mi-mandat, en novembre, feront basculer quelques États anti-avortement dans le camp démocrate. C’est hélas peu probable. D’autres considérations économiques et sociales guideront la main des électeurs. Dans les rangs des « pro-choix », favorables au droit à l’IVG, on préconise la télémédecine et le recours déjà très étendu à la pilule abortive, moins détectables pour les inquisiteurs. Mais le risque est grand d’ajouter à la ségrégation sociale, et de provoquer des formes de plus en plus intrusives de répression, s’immisçant jusque dans les boîtes mails des femmes et celles de leurs médecins. Finalement, seules de vastes mobilisations pourraient peut-être changer la donne. Elles pourraient au moins éviter que la Cour suprême poursuive sa croisade en s’attaquant au mariage gay et à l’homosexualité, comme l’un de ses membres, le juge Clarence Thomas, semble en avoir fait le serment (2).

L’histoire n’a décidément pas de sens…
Rien n’est irréversible. En France, on ne peut donc que soutenir cette proposition de constitutionnaliser le droit à l’avortement. Tant pis si elle vient de LREM qui récupère une initiative que le parti présidentiel avait rejetée quand elle émanait de LFI. Et tant pis si cette proposition tombe à point dans les grandes manœuvres pour former des majorités de circonstance. Car le débat contraindra chacun à se dévoiler. Le lobby anti-avortement, violemment homophobe, est puissant chez nous aussi. Il a ses soutiens au Parlement, où l’hypocrisie est de mise. Autant chez les Républicains (voyez Retailleau et Wauquiez) qu’au Rassemblement national. Et que dire de ceux qui trouvent, comme François Bayrou, que la question n’est pas d’actualité ? Ou que ce qui se passe de l’autre côté de l’Atlantique n’a pas d’influence sur notre société. Sans compter que souffle à l’autre extrémité de l’Europe un vent mauvais qui menace notre conception
de la société, et la liberté des mœurs.

(1) Article de The New Yorker, du 24 juin, lire la traduction française sur https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com

(2) Lire l’article de notre correspondant Alexis Buisson en page 16.


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