Entre IVe et VIe République

Ces législatives ont sonné le glas du régime présidentiel. Ce président, qui n’aime rien tant que le pouvoir personnel, va devoir apprendre l’art du compromis, qui plus est en état d’infériorité. Et les élus LR et du RN seront d’impitoyables maîtres chanteurs.

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On ne joue pas impunément avec la démocratie. Le jeune président qui s’était présenté en 2017 pétri de grands principes plus ou moins empruntés au christianisme social, disciple revendiqué de Paul Ricœur, partisan d’une laïcité ouverte, et homme de centre gauche, n’a cessé de se parjurer. Au gré des conjonctures politiques, Emmanuel Macron aura dit tout et son contraire. Il s’est perdu en artifices de communication, depuis le « grand débat », jusqu’à ce « Conseil national de refondation », ultime trouvaille préélectorale. Et donnant à voir une déconcertante errance idéologique allant de Jean-Michel Blanquer à Pap Ndiaye. Les derniers principes ont été jetés aux orties, lorsque, pris de panique devant la progression de la Nupes, il a décidé de faire feu tout bois contre la gauche, épargnant ainsi le Rassemblement national. Mais à la fin, il y a en politique ce que les juristes appellent la matérialité des faits. Ce moment où la magie des mots ne résiste pas au constat implacable que chacun fait de la vie chère, des inégalités, de la démagogie sécuritaire, et des tergiversations face à l’urgence climatique. L’an dernier déjà, la philosophe Myriam Revault d’Allonnes avait dénoncé les limites des « acrobaties théoriques » du « en même temps ». Et fustigé la vision macronienne d’un « individu entrepreneur de sa propre vie ». Les électeurs de dimanche ont eux aussi ressenti ce que le discours présidentiel contenait de faux. Le grand dépassement du clivage gauche-droite s’est perdu depuis longtemps dans les affres d’une grossière politique de classe.

Aujourd’hui, pour Macron, la sanction est lourde. Dans l’immédiat, elle épargne peut-être aux Français quelques réformes réactionnaires. Celle des retraites, particulièrement, a du plomb dans l’aile. Mais le pire est à craindre. Le résultat de ce deuxième tour met la Macronie dans la main de la droite LR, qui lui offrira des majorités de circonstance, mais à ses propres conditions. Celles de Ciotti et de Wauquiez. On voit que le Rassemblement national n’est plus très loin… Pas de « pacte », bien sûr, qui impliquerait trop la droite dans un bilan qui s’annonce désastreux, mais un marchandage de tous les instants. « Ensemble ! » va devoir pousser son curseur encore un peu plus à droite sur l’échelle du libéralisme. Car le pouvoir, depuis dimanche, n’est plus à l’Élysée. Il est à l’Assemblée. Le scrutin des 12 et 19 juin a sonné le glas du régime présidentiel. Et ce président, qui n’aime rien tant que le pouvoir personnel, va devoir apprendre l’art du compromis, qui plus est en état d’infériorité. Les élus LR et ceux du RN seront d’impitoyables maîtres chanteurs. C’est l’hypothèse la plus probable. Celle d’un paysage en mouvement perpétuel qui mettra chaque force politique sous tension, avec ses frondes et ses débauchages. Entre corruptions et crises de conscience. Ce qui ne met personne à l’abri de surprises. Bonnes ou mauvaises. On en a eu un avant goût pendant cette campagne fantomatique, quand de (rares) candidats LREM ont pris leur distance avec la ligne officielle qui leur enjoignait de renvoyer dos à dos « les deux extrêmes ». Gageons que les députés d’Ensemble ! ne seront pas seulement les plus affaiblis numériquement ; ils seront aussi les plus fragiles à toutes les sollicitations.

Nous allons donc vers quelque chose que les générations actuelles n’ont pas connu. Si on veut être optimiste, on peut dire que la politique n’en sera que plus vivante. Mais cette esthétique ne fera pas notre bonheur si c’est au prix de la ruine des services publics et de la transition écologique, et au risque d’une xénophobie sans limites. Alors, dans ce chaos, à mi-chemin entre IVe et VIe République, que peut faire la Nupes d’un succès qu’il ne faudrait pas maintenant minimiser ? D’abord, bien sûr, rester unie dans le respect des différences. On a vu dès lundi qu’une proposition de Jean-Luc Mélenchon de former un groupe unique a aussitôt été rejetée par le PS, les Verts et le PC. On comprend bien pourquoi. Au-delà de l’intérêt qu’il y avait à priver le RN de la présidence de la commission des finances, c’était donner tout le pouvoir à LFI, principale composante de l’alliance. Mais unie dans sa diversité, la Nupes peut faire valoir ses liens très forts avec la société civile et le mouvement social. L’enjeu est considérable. Car, au-delà des mois qui viennent, il s’agit de voir quelle alternative va se dessiner pour les prochaines échéances électorales. On a pu croire que ce serait le tour d’une gauche rénovée d’offrir une autre perspective au pays. Hélas, l’extrême droite n’est plus seulement une ombre dans l’encoignure de la porte. C’est une force qui postule au pouvoir, libérée de toutes les digues et autres fronts républicains que Macron aura contribué à faire céder à force de les réduire à une dimension tactique. La menace est forte. D’autant plus que l’hypothèse d’une dissolution dans un an risque de prendre rapidement de la consistance. Quand viendra cet instant, quel regard porteront les Français sur le bilan des premiers mois de cette assemblée ? Quelle force politique aura su rendre lisibles les affrontements parfois complexes et souvent techniques qui feront rage dans l’Hémicycle ? De la réponse à ces questions dépendront les nouveaux rapports de force, mais aussi la remobilisation d’un électorat jeune qui ne voit plus l’intérêt de se déranger pour aller voter, et auquel Macron a donné, hélas, de bonnes raisons.


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