Football féministe : tacler les discriminations

Depuis une dizaine d’années, les équipes féminines amatrices se multiplient, souvent hors du cadre de la Fédération française de football, défendant l’antiracisme et les droits LGBTI.

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Par un week-end de canicule historique, un soleil de plomb et des températures dépassant les 30 °C dès le matin brûlent la pelouse synthétique du stade Maryse-Hilsz, porte de Montreuil, à Paris. En dépit de l’air étouffant, des dizaines de footballeuses s’activent sur le terrain et en tribune. Ce samedi 18 juin a lieu le tournoi anniversaire d’une équipe de football emblématique à Paris : les Dégommeuses. Créé officiellement il y a dix ans, son maillot vert est bien connu des milieux féministes, lesbiens et antiracistes de la capitale. Et l’équipe creuse son trou dans un milieu hostile.

Le monde du ballon reste largement homophobe et masculin. Les sections féminines des clubs professionnels sont moins dotées, moins soutenues par les fans et moins mises en avant par les clubs, à quelques exceptions près, malgré des niveaux parfois exceptionnellement bons. En témoignent les féminines de l’Olympique lyonnais, qui ont remporté huit fois la Ligue des champions. Les joueurs professionnels « out » [ouvertement LGBT, NDLR] se comptent sur les doigts d’une main. Et la question de l’accès des personnes transgenres aux compétitions professionnelles, qui se pose quelquefois dans d’autres sports, est inexistante dans le football. Cette culture viriliste du monde professionnel transpire dans le milieu amateur : les licenciés masculins de la Fédération française de football (FFF) se comptent en millions, alors que les licenciées féminines sont à peine 200 000. Et même si la FFF a engagé un plan de féminisation depuis 2011 (période où la Fédération comptait un peu plus de 81 000 licenciées), le chemin jusqu’à la parité est encore long. Nombreux sont les clubs qui n’ont tout simplement pas de sélection féminine.

L’enjeu est avant tout celui de l’occupation de l’espace public et sportif.

Mais l’enjeu du football féminin amateur est avant tout celui de l’occupation de l’espace public et sportif. Aux 10 ans des Dégommeuses, une vingtaine d’équipes étaient présentes, venues de Paris, mais aussi de Lyon ou de Marseille. Les joueuses s’accordent systématiquement sur les difficultés à s’imposer sur les pelouses. « On a eu du mal au début, déjà à se faire accorder un créneau par la mairie pour nos entraînements, et un terrain correct », raconte Anissa, présidente des Débuteuses, une équipe lyonnaise née en 2018. « Le premier qu’on nous a attribué pour les entraî__nements était vraiment pourri, il se transformait en mare de boue dès qu’il pleuvait. » À force de toquer aux portes de la municipalité, elles ont fini par obtenir gain de cause. « Maintenant, notre problématique principale, c’est comment faire en sorte que les hommes n’entrent pas sur notre terrain, littéralement. » Refus de libérer les cages au début des heures d’entraînement, mépris, remarques misogynes, voire envahissement de l’espace de jeu au milieu des entraînements… L’expérience semble être universelle. Les Lyonnasses, les Marseillaises du DramaQueer FC, ou encore les Parisiennes des Dégommeuses ou de Baston et courtoisie ont subi les mêmes avanies. Cette dernière équipe joue en « five » (foot à 5), sur des terrains en intérieur loués et non attribués aux associations par les municipalités. « En théorie, vu qu’on paye la location de la salle, on ne devrait pas avoir à se battre pour y accéder, explique Camille, membre de l’équipe depuis sa création il y a une dizaine d’années. Aujourd’hui, on est “connues” là où on joue, donc on n’a quasiment pas de problèmes. Mais quand on a commencé, on sentait une tension. Les hommes nous dévisageaient, et ne libéraient pas les terrains. Alors qu’on payait pour jouer. » L’appropriation de l’espace public passe, pour toutes les équipes, par la persévérance.

« Ça fait dix ans qu’on est là, le personnel du stade où on s’entraîne nous connaît, les équipes qui jouent avant et après nous aussi », explique Cha. Son équipe, les Dégommeuses, véritable précurseure, est majoritairement composée de lesbiennes et de personnes trans. Elles revendiquent de « lutter contre les discriminations dans le sport et par le sport », qu’il s’agisse de discriminations sexistes, homophobes, transphobes ou racistes. Elle est présente dans les événements militants LGBTI comme les marches des fiertés, mais aussi en soutien aux personnes en exil. Pour Cha, « l’idée, ce n’est pas que de jouer au football. C’est aussi, à notre échelle, de créer du changement politique et social ».

Cette composition et ces valeurs inclusives de l’équipe, ainsi que son mode de fonctionnement – une association hors de la FFF –, sont une référence pour les autres équipes. La plupart n’appartiennent pas non plus à la Fédération, ce qui, paradoxalement, leur permet d’être plus nombreuses sur le terrain. En effet, la FFF n’autorise pas les personnes trans à jouer dans des équipes qui correspondent à leur genre, et ne sait pas où classer les joueu.ses non binaires. Or, dans ces équipes, ces personnes sont nombreuses. « On a eu des rendez-vous avec les représentants locaux de la FFF, mais on s’est heurtées à des murs », raconte El, membre des Marseillaises du Drama Queer FC. « À Marseille, qui est pourtant une ville de football, il y a très peu de clubs avec des équipes féminines. Il y a un vrai besoin de s’organiser pour jouer, poursuit-elle. Mais ils ne nous écoutaient pas, ne comprenaient pas les enjeux qui se nichaient dans l’existence de notre équipe. Ils nous ont même demandé de changer le nom de l’équipe si on voulait se licencier, parce que c’était trop communautaire. Alors on a préféré rester de notre côté. » Aujourd’hui, son équipe rassemble plusieurs dizaines de personnes, et organise des événements pour les petites filles de quartiers populaires et leurs mères. « On a par exemple une maman qui porte le voile qui nous a rejointes à la suite d’un tournoi dans le quartier de Belsunce. »

« Les joueuses professionnelles sont poussées à représenter un modèle de la femme hétérosexuelle. »

La question du port du voile est un autre point de rupture avec la FFF, et l’équipe des Hijabeuses en est la plus représentative. Elle se bat pour que les joueuses voilées puissent participer aux compétitions officielles. Et pour les autres équipes, leur combat est central : « Le blocage est absurde, et n’a pas d’autre base que l’islamophobie, s’insurge Anissa, des Débuteuses. Si la fédération veut permettre à toutes les femmes de jouer au football, ça n’a aucun sens de refuser que celles qui portent le voile jouent. » Pour Florys Castan-Vicente, historienne, maîtresse de conférences à l’université Lyon-I, membre du laboratoire L-VIS et spécialiste des liens entre sport et féminisme, cette rupture avec la FFF trouve sa racine dans la vision des footballeuses que celle-ci veut imposer. « Les joueuses professionnelles sont poussées à représenter un modèle de la femme hétérosexuelle, charmante, qui peut avoir des sponsors, et correspond aux attentes des hommes. » La question du coming out des joueuses n’est absolument pas posée en France, « même si la joueuse la plus connue du monde est la capitaine de l’équipe des États-Unis, Meghan Rapinoe, qui est ouvertement lesbienne et engagée ». Régulièrement interrogée sur ces thématique, la FFF ne communique généralement pas dessus. Et se réfère essentiellement à son règlement.

Ces équipes sortant du modèle classique des clubs fédéralisés sont de plus en plus nombreuses, et créent des liens forts. Les tournois comme celui du 18 juin se multiplient. La coupe Bernard Tapine, annuelle et organisée par Baston et courtoisie, prend de l’ampleur. « Au premier tournoi, en 2015, on a galéré à rassembler 16 équipes, raconte Camille. Maintenant, on refuse des inscriptions, alors qu’on est passées à 24 en compétition. » De tels tournois constituent même des objectifs pour certaines équipes : « À Marseille, ça serait bien qu’il y ait davantage d’équipes », espère El, du Drama Queer FC. On essaye de monter un championnat en FSGT [Fédération sportive et gymnique du travail, fédération omnisports associative, NDLR], et pour le moment on a cinq équipes, mais deux d’entre elles sont composées de membres de notre club. » Toutes voient d’un bon œil la multiplication d’équipes « sœurs », avec qui il devient possible de créer un réseau féministe, hors du système compétitif de la FFF, avec des valeurs militantes, solidaires, et un véritable maillage territorial. « Parce que jouer au foot, quand on est une femme, et quand on est une lesbienne, c’est déjà un acte militant », conclut une joueuse à la fin du tournoi des Dégommeuses.


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