L’acteur qui sublimait le cinéma

Jean-Louis Trintignant, décédé le 17 juin à 91 ans, était un comédien hors norme, qui apportait à ses personnages une dimension les entraînant au-delà du Bien et du Mal.

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Il y a comme une ironie à ce que le film sans doute le plus célèbre au point d’en être devenu mythique auquel on associe immédiatement Jean-Louis Trintignant (1930-2022) soit Un homme et une femme (Claude Lelouch, 1966). Parce que Trintignant, oserait-on dire, est bien plus qu’un homme. Dans Ma nuit chez Maud (Eric Rohmer, 1969), il est félin, féminin et immensément séduisant. Il a alors 38 ans: personne ne peut résister à son charme, à sa voix soyeuse et douce comme l’eau frissonnante d’une rivière, à son regard tour à tour caressant et pénétrant.

Mais Jean-Louis Trintignant était encore plus que cela. Il n’était pas le type de comédien auquel le public s’identifie facilement, parce qu’il portait en lui une profonde étrangeté. Dans Le Conformiste (Bernardo Bertolucci, 1970), son personnage fait tous les efforts possibles pour se fondre dans le moule du parfait fasciste des années 1930. En vain. Moins, finalement, en raison du scénario que de ce qui émane de l’acteur. Celui-ci ne peut s’astreindre à incarner une quelconque normalité, même la plus primaire, parce qu’elle réclame de s’en tenir à un premier degré, à une transparence prosaïque. Trintignant était au contraire tout en opacité mystérieuse, maintenant, quelle que soit la situation, une forme d’ambiguïté qui, jamais, ne pouvait faire pencher le personnage qu’il incarnait du côté du Bien ou du Mal. Même quand il interprète un froid magistrat se révélant intègre, comme dans Z (Costa-Gavras, 1969); un être qui bascule dans une démence vengeresse, comme dans le trop peu vu (actuellement visible sur le site d'Arte) Le Combat dans l’île (Alain Cavalier, 1962); le patron confiné d’une secrétaire qui s’improvise détective, dans Vivement dimanche (François Truffaut, 1983); ou encore un mari apparemment peu jaloux de sa jeune femme flirtant avec des hommes de son âge, et pourtant inquiétant, comme dans Eaux profondes (Michel Deville, 1981).

Quelque chose, toujours, résiste, chez Jean-Louis Trintignant, qui ne dessert pas le film, au contraire: il le bonifie, l’élargit. C’est patent chez Michael Haneke, dont il est sans doute le seul acteur à être parvenu à enrayer la mécanique sadique et un peu systématique – avec la complicité du cinéaste autrichien, dont on peut penser qu’il savait ce qu’il faisait en travaillant avec un tel comédien. C’est surtout vrai dans Amour (2012), où Trintignant réunit tous les sentiments de notre humaine condition en un seul personnage constamment éperdu.

Jean-Louis Trintignant a tourné avec des cinéastes de premier rang, associations qui ont souvent donné de très grands films, quand ce ne sont pas des chefs-d’œuvre (certains cités plus haut: Ma nuit chez Maud, Le Conformiste…). Mais peut-être plus que pour tout autre, l’adage selon lequel un acteur, même talentueux, est entraîné vers le bas quand il joue dans un mauvais film, se révèle faux en ce qui le concerne. Jean-Louis Trintignant n’avait rien d’un caméléon, même s’il pouvait tout jouer. Il était un artiste puissant, d’une force rayonnante, d’un charisme éblouissant. Soyons-en sûrs: on dira bientôt un Trintignant comme on dit aujourd’hui un Tintoret.


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