Valeur-travail : un terrain miné

Se plaisant à jouer au mouton noir de la Nupes, soucieux de reconquérir l'électorat populaire, Fabien Roussel va démagogiquement à rebours de la gauche du XXIe siècle, qui se doit d'être aussi écologiste que sociale.

Cet article est en accès libre. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas se financer avec la publicité. C’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance : achetez Politis, abonnez-vous.


La sortie de Fabien Roussel invoquant à la Fête de l’Huma la valeur-travail n’était évidemment pas dépourvue d’arrière-pensées politiques. Le secrétaire national du Parti communiste, visiblement mal à l’aise dans la Nupes, veut se différencier. Il se plaît à jouer les moutons noirs. Tous ses partenaires de la Nupes l’ont taclé. Même François Ruffin, que l’on soupçonnait d’agiter des idées voisines. Ce volet politique a été largement analysé la semaine dernière par Michel Soudais.

Ajoutons que le moment est mal choisi. En affirmant que la gauche ne doit pas être celle « des allocations, des minima sociaux et des revenus de substitution », Fabien Roussel risque de donner du grain à moudre au gouvernement alors que celui-ci s’apprête à réduire le droit au chômage et à conditionner le RSA à un travail imposé. Mais le secrétaire national du PCF joue sur le velours de la démagogie, car l’idée que le chômeur est un enfant gâté ne traîne pas seulement dans les cercles libéraux.

On l’entend aussi parfois au zinc du café du coin. Ce que confirme d’ailleurs un sondage qui montre un certain soutien (à 60 %) à la future réforme. Encore que ce soutien est plus faible dans les catégories populaires, qui en seraient les premières victimes. Il n’empêche que, selon la même étude, « les Français » estiment que la principale cause du chômage, c’est un système d’indemnisation trop généreux (1). Involontairement, c’est avec cette idée simple, trop simple, que flirte Fabien Roussel.

Avec de gros sabots, Roussel pose tout de même une question de fond. Comment détourner les classes populaires de l’extrême droite ? Comment reconquérir les zones rurales et périurbaines ?

Mais ce serait lui faire insulte que de réduire son discours à un positionnement tactique. Avec de gros sabots, il pose tout de même une question de fond. Comment détourner les classes populaires de l’extrême droite ? Comment reconquérir les zones rurales et périurbaines ? Là où la démagogie du Rassemblement national et de la Macronie est d’une redoutable efficacité sur les deux thèmes ultrasensibles que sont l’immigration et le travail.

Le premier thème explique d’ailleurs en grande partie l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite en Italie, et la percée des ex-néonazis suédois. Mais les deux sont souvent associés. Les immigrés ne sont-ils pas accusés de bénéficier indûment de l’aide sociale ou de prendre le travail des « nationaux » ? La préoccupation de Fabien Roussel est donc salutaire. Sa réponse, elle, est plus discutable.

Taquinons d’abord le communiste. « Valeur-travail », ça fait marxiste. Mais Marx n’a jamais employé cette formule. Il a bien interrogé la notion de valeur du travail, mais précisément pour conclure que le travail n’a pas de valeur en soi. Pour lui, le travail est d’abord une marchandise dont il faut s’émanciper. Il est plus « écolo » que Fabien Roussel. On peut s’émanciper en donnant au travail un intérêt social ou écologique, ou encore en en réduisant la part dans la vie de tout un chacun. Ce peut être évidemment la réduction du temps de travail. Marx réfléchissait en économiste. Roussel fait glisser les mots sur le terrain moral. Le travail serait le bien et le chômage le mal.

À la croisée du social et de l'écologie

La reconquête de l’électorat populaire, c’est aussi le sujet du dernier livre de François Ruffin, qui propose une réflexion plus profonde. Depuis son « front de la Somme » d’où il nous écrit, il pose quelques bonnes questions, que les ouvriers de Goodyear ont su entendre, dit-il, alors qu’ils étaient en lutte pour leur emploi, mais que les dirigeants de l’entreprise n’ont pas voulu poser : « Que veut-on produire ? Que ne veut-on pas produire ? » Et où ? Et à quel prix ? Et en travaillant combien d’heures ?

« Ces questions aujourd’hui interdites, poursuit Ruffin, c’est à la démocratie de les trancher, et pas au seul Marché. » On est là à la croisée du social et de l’écologie. Aux antipodes du Rassemblement national et de la Macronie. On est dans l’affirmation d’une gauche du XXIe siècle, aussi impérativement écologiste que sociale.

La vraie ligne de front qui doit mobiliser toute la gauche, c’est la lutte contre l’allongement de la durée de travail, dont la réforme des retraites est l’illustration.

Ce que l’on peut critiquer aussi chez Fabien Roussel, c’est la faiblesse de la définition qu’il semble donner du travail, réduit au salariat. Des penseurs comme André Gorz ou Bernard Stiegler ont développé l’idée que le temps libre dégagé par la réduction du travail salarié pouvait aussi donner lieu à du travail choisi. Nous avions largement évoqué ces thèses dans un hors-série de Politis d’une brûlante actualité (« Quel avenir pour le travail ? », septembre 2017).

C’est ici que « le droit à la paresse » opposé par Sandrine Rousseau à Fabien Roussel prend tout son sens. Même si la formule, porteuse de tant de risques d’incompréhension, jetée ainsi sans précaution dans un débat aussi sensible, ne semble pas de la première habileté… Enfin, Clémentine Autain a raison sur son blog de porter le débat sur un autre terrain, qui échappe à l’opposition binaire travail-chômage : celui de l’égalité des territoires. Redonner vie aux services publics dans des zones délaissées ou abandonnées : la réponse de la gauche est également là.

Ces mots et ces concepts, comme le montre Ruffin, doivent pouvoir être soumis à toutes et à tous. N’allons donc pas à rebours de l’histoire. C’est sur la réduction du temps de travail et sur l’unité des territoires qu’il faut appuyer, pas sur la déglingue des revenus de substitution qui, en l’état de la politique libérale, ne profitera pas à l’emploi. La vraie ligne de front qui doit mobiliser toute la gauche, c’est la lutte contre l’allongement de la durée de travail, dont la réforme des retraites est l’illustration.


(1) Sondage Elabe-Les Échos Institut Montaigne des 1er et 3 août.


Haut de page

Voir aussi

Tirs de la BAC à Stains : la version policière démontée par une reconstitution en 3D

Sur le vif accès libre
par ,

 lire   partager

Articles récents

Campagne d’appel à dons

Appel à dons : Politis a besoin de vous !
Consultez la page dédiée à la campagne

YesYes se tient plus que jamais à votre service !

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notifications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.