5 ans de #MeToo : « On a trop individualisé le combat féministe »
Militantes féministes aux trajectoires et aux terrains différents, Alice Coffin et Fatima Ouassak débattent de l’état des luttes et des moyens de les faire converger.
dans l’hebdo N° 1727 Acheter ce numéro
© Toutes photos de l'entretien : Maxime Sirvins.
Après #MeToo, où en est le combat féministe ? Est-il allé trop loin, ou pas assez ? Comment peut-il s’articuler pour relever les immenses défis qui subsistent et faire face à la montée en puissance de l’extrême droite qui phagocyte les combats féministes ?
Fatima Ouassak est cofondatrice du collectif Front de mères, syndicat de parents des quartiers populaires. À Bagnolet, aux côtés d’Alternatiba, ce collectif a ouvert une maison de l’écologie populaire nommée « Verdragon ». Alice Coffin, militante LGBT, est élue apparentée EELV au Conseil de Paris.
Deux histoires différentes, deux destins croisés. Elles représentent deux grands courants de la lutte féministe moderne et prônent un combat commun. Nous les avons conviées à la rédaction de Politispour un échange à bâtons rompus sur l’avenir d’une lutte plus que jamais nécessaire.
Fatima Ouassak, la colère est le sujet du livre collectif publié le 12 octobre et auquel vous participez (1). Ce sentiment, notamment dans la perspective MeToo, est-il un moteur déterminant de l’engament féministe ?
Fatima Ouassak : Dans ce livre, je parle de stratégie de la colère de mon point de vue de militante racisée qui, pendant longtemps, n’a pas su quoi faire de ce sentiment, auquel j’étais souvent renvoyée. La colère, en réalité, ne sert pas à grand-chose à part se faire du mal. Il faut parvenir à la rendre politique et, donc, collective. Ce qui demande parfois de mettre de l’eau dans son vin. Pour MeToo, qu’on résume souvent à une action éruptive, on oublie le travail militant réalisé en amont et qui a permis à ce mouvement de se donner à voir de cette manière-là.
Fatima Ouassak et Alice Coffin, dans les locaux de Politis, le 7 octobre dernier. (Photo : Maxime Sirvins.)Alice Coffin : Les militantes féministes sont systématiquement ramenées à leur colère. Je crois plutôt que c’est un état de combattante. En revanche, la puissance de MeToo a mis en colère le camp d’en face. Et on ne parle jamais de leur colère, à eux, épidermique et jamais construite. Ce qui m’a beaucoup marquée depuis que je suis élue, c’est que dès que l’on fait montre de cet état combattif dans la sphère politique, il paraît hors de propos. Quand je me suis opposée de manière véhémente, notamment dans l’affaire Girard (2), c’était la sidération. On me disait : « Votre place est dans la rue, ou sur les réseaux sociaux. »
F.O. : "Il faut parvenir à rendre la colère politique, et donc collective".
Il y a une aseptisation des lieux de pouvoir politique. Or le propre même des assemblées politiques, c’est d’être un lieu de discussion reflétant les rapports de force dans la société. Je partage l’analyse de Fatima sur le rôle du travail collectif dans l’arrivée de #MeToo et de #BalanceTonPorc, mais je pense que le marqueur principal, c’est la possibilité de dire qu’il y a des responsables et de les nommer.
Justement, pendant le mouvement BalanceTonPorc, des agresseurs présumés ont été nommés. Depuis, on pointe du doigt des individus sans toujours faire appel à la justice en bafouant la présomption d’innocence. Est-ce que #MeToo remet en question l’État de droit ?
A. C. : Je comprends que la question soit posée en ces termes. Mais dans ce prétendu « État de droit », la majorité des femmes victimes doivent encore vivre avec leur agresseur, au travail, à l’Assemblée, ou le voient sans arrêt à la télévision. On ne peut pas dire qu’on soit dans un système où la justice fonctionne. Le fait de balancer des noms est une réponse aux défaillances totales de notre système. Même si je ne le fais pas moi-même, je reste solidaire des pratiques activistes quelles qu’elles soient parce que je sais d’où elles procèdent.
A.C. : "Balancer des noms est une réponse aux défaillances totales de notre système en matière de protection des femmes".
F. O. (s’adressant à A. C.) : Mais tu ne te trouves pas que c’est une impasse politique ? Au Maroc, par exemple, les journalistes qui dérangent le pouvoir sont accusés de viol et d’agression sexuelle, et sont emprisonnés. Les féministes dénoncent cette instrumentalisation. En France, cette pratique ne nous fait-elle pas prêter le flanc à des dérives que nous ne pouvons maîtriser ?
A. C. : Dans le contexte français, je ne suis pas inquiète. Ce qui se passe au Maroc n’est pas encore arrivé ici, où les alertes, nombreuses, mettent tellement de temps à aboutir à une procédure ! En revanche, je constate que les femmes ne peuvent rien faire contre leurs agresseurs. Même quand elles le dénoncent, il reste. Nicolas Hulot, tout se passe bien pour lui. PPDA aussi et, pourtant,
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