« L’arme nucléaire est une arme politique, en aucun cas une arme de champ de bataille »

Dissuasion avancée, intérêts vitaux européens, armes tactiques, désarmement : la chercheuse, Maïlys Mangin, décrypte les ressorts et les limites d’une mise à jour stratégique majeure opérée par Emmanuel Macron dans son discours à l’Île Longue.

William Jean  • 12 mars 2026
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« L’arme nucléaire est une arme politique, en aucun cas une arme de champ de bataille »
Les États membres de l'ONU débattent de l'idée d'un traité d'interdiction des armes nucléaires à Genève en mai 2016.
© ICAN Australia - Wikipédia - CC BY-SA 4.0

Le Téméraire, qui attend patiemment dans un immense hangar. Le 2 mars 2026, Emmanuel Macron s’est rendu à l’Île Longue, en rade de Brest, où sont construits les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins. Devant les équipages et les industriels de l’atome militaire, Emmanuel Macron annonce des changements de doctrine importants concernant la dissuasion française. Maïlys Mangin, directrice adjointe du centre Aerods (Université Toulouse Capitole), chercheuse associée au Centre interdisciplinaire sur les enjeux stratégiques (CIENS, ENS-PSL), et spécialiste des questions nucléaires, analyse les enjeux nouveaux portés par ce discours.

Qu’est-ce que la « dissuasion avancée » annoncée par Emmanuel Macron à l’Île Longue ?

Maïlys Mangin : Ce concept de « dissuasion avancée » est une mise à jour de la doctrine nucléaire française, pour l’adapter aux transformations stratégiques contemporaines. Ce concept vise à inscrire la dissuasion nucléaire dans une profondeur stratégique, au-delà des seules frontières nationales, et à crédibiliser la dimension européenne des intérêts vitaux de la France.

On ne peut concevoir des intérêts vitaux français totalement indépendants de ceux de l’Europe.

Cela passe concrètement non par un partage de la décision nucléaire (qui reste du ressort exclusif du président de la République) mais par la mise en place de dispositifs accrus de coopération avec certains pays alliés, huit étant aujourd’hui intéressés – l’Allemagne, le Royaume-Uni, la Pologne, les Pays-Bas, la Grèce, la Belgique, la Suède et le Danemark. Ces derniers pourront participer aux exercices de la dissuasion, ou encore aux signalements stratégiques, c’est-à-dire à l’ensemble des signes et manœuvres visant à rendre crédible la menace d’usage des instruments nucléaires.

La notion d’intérêts vitaux est centrale. Est-on en train de l’élargir ?

Pas exactement. L’idée d’une interdépendance entre la sécurité du territoire français et celle de l’Europe est présente dans la doctrine dès l’origine, réaffirmée dans le Livre blanc sur la défense de 1972, puis par Nicolas Sarkozy en 2008. On ne peut concevoir des intérêts vitaux français totalement indépendants de ceux de l’Europe, d’autant que l’intégration européenne a été largement consolidée. Par conséquent, aujourd’hui plus que jamais, il est impossible de considérer que l’Europe puisse être atteinte de manière majeure sans que cela implique les intérêts vitaux français.

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Face à l’intensification des menaces de moyenne intensité, il fallait rendre crédible cette dimension européenne. Autrement dit, le président de la République se devait de communiquer officiellement aux alliés et aux adversaires potentiels les objectifs de notre dissuasion, pour convaincre que nous engagions les moyens appelés par ces objectifs : augmentation capacitaire, liberté d’action accrue, renforcement de la coordination entre forces conventionnelles et nucléaires. La dissuasion nucléaire est un instrument politique dont l’efficacité dépend de la crédibilité – politique, opérationnelle et technique – que lui accordent ceux à qui elle s’adresse. La démonstration de cette crédibilité est donc un enjeu majeur.

Depuis la guerre en Ukraine, on entend beaucoup parler d’armes nucléaires tactiques. Une guerre nucléaire « limitée » est-elle concevable pour la France ?

Non seulement la France n’a pas d’arme nucléaire tactique, mais elle refuse cette notion, car elle considère que même une arme nucléaire de moindre puissance conserve un pouvoir de destruction suffisant pour changer la nature d’un conflit. L’arme nucléaire est une arme politique, en aucun cas une arme de champ de bataille. Cette conception a d’ailleurs été réaffirmée par le président de la République.

La doctrine française refuse l’idée de guerre nucléaire limitée.

C’est aussi le sens de l’« avertissement nucléaire » prévu par la doctrine française, unique, optionnel et non-renouvelable, dont l’objectif n’est pas militaire : il ne s’agit pas de remporter des points sur le terrain, mais de signaler sans ambiguïté à un adversaire que le conflit est sur le point de changer de nature de façon radicale.

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La doctrine française refuse l’idée de guerre nucléaire limitée. Notre doctrine nucléaire repose au contraire sur une capacité à convaincre l’adversaire de son incapacité à maîtriser l’escalade. À l’inverse, l’idée d’une guerre nucléaire limitée, acceptée dans la stratégie américaine, repose sur l’hypothèse qu’un usage restreint de l’arme nucléaire pourrait être contrôlé et ne pas dégénérer en échanges massifs.

Dans un monde aussi instable, la dissuasion fonctionne-t-elle encore ?

Le cas ukrainien illustre une certaine efficacité de la dissuasion. Elle a limité, voire empêché, les confrontations directes entre les Occidentaux, soutiens de l’Ukraine, et la Russie. À cet égard, l’usage coercitif de la menace nucléaire russe a largement échoué. Poutine avait fait le pari que la menace nucléaire russe dissuaderait tout soutien à l’Ukraine. Ce pari n’a pas pleinement fonctionné : les alliés ont maintenu et même accru leur soutien en livrant des armements de plus en plus capables de frapper en profondeur le territoire russe.

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En revanche, on observe une intensification des conflits sous le seuil nucléaire : sabotages, cyberattaques, violation de la souveraineté aérienne par des drones, opérations d’ingérence numériques et de manipulation de l’information. Ces actions ont des effets stratégiques réels et constituent des formes d’agression, tout en restant délibérément en dessous du niveau des niveaux de conflictualité couverts par la dissuasion nucléaire.

Le désarmement nucléaire est-il un objectif réaliste ?

Le mot peut désigner des réalités différentes. D’un côté, la conception abolitionniste portée par le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (Tian), qu’aucune puissance nucléaire n’a signé. De l’autre, la maîtrise des armements, qui travaille autour d’une logique moins radicale, mais plus susceptible de convaincre les puissances détentrices des arsenaux nucléaires.

Les logiques de maîtrise des armements dont nous héritons ne répondent plus aux réalités actuelles.

Comment ?

En trouvant des accords en matière de limitation ou de réduction des armements stratégiques qui créent de la stabilité, ou qui permettent de limiter les dépenses. Le tout, sans créer de vulnérabilités trop fortes pour l’une des parties prenantes. Cette logique a produit des résultats objectifs : c’est elle qui a abouti, par le passé, aux grands traités bilatéraux de limitation et de réduction des arsenaux américain et russe. Mais ces accords se sont progressivement délités : le New Start est arrivé à échéance sans être renouvelé [traité bilatéral entre les États-Unis et la Russie, limitant le nombre d’armes nucléaires déployées, N.D.L.R.].

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Si désarmement et maîtrise des armements ne s’opposent pas, et ont pu aller de pair à certains moments de l’histoire, nous sommes aujourd’hui à un moment charnière. Les équilibres stratégiques se transforment, avec de nouvelles configurations d’acteurs étatiques, avec de nouvelles technologies aussi. Et les logiques de maîtrise des armements dont nous héritons ne répondent plus aux réalités actuelles.

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