« Les policiers les plus violents sont les plus promus »

Fabien Bilheran, ex-policier, et Agnès Naudin, capitaine de police et porte-parole du syndicat Snuitam-FSU, publient ce 1er décembre Police, la loi de l’omerta, où plusieurs policiers racontent une institution ravagée par les dérives. Entretien.

 

Nadia Sweeny  • 30 novembre 2022
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« Les policiers les plus violents sont les plus promus »
Un policier en Seine-et-Marne, en août 2022.
© BERTRAND GUAY / AFP

Fabien Bilheran est un ancien policier de la brigade des stups de Paris. Il a quitté la police en juin dernier, au bout du rouleau. Avec Agnès Naudin, capitaine de police à la brigade des mineurs et porte-parole du syndicat minoritaire, Snuitam-FSU, ils publient ce 1er décembre Police, la loi de l’omerta, un recueil de témoignages où plusieurs policiers de différentes brigades aux quatre coins du pays racontent l’intérieur. Une plongée percutante au cœur d’une police ravagée par les dérives, la course aux chiffres, le racisme, la corruption, les violences policières, le harcèlement moral… et une administration qui passe sous silence. Rencontre.

Lire

Police : la loi de l’omerta / Cherche midi / 19,5 euros.

Pourquoi avoir coordonné ce livre ?

Fabien Bilheran : Parce qu’il y a urgence. Urgence à révéler ce qu’il se passe en interne, à révéler l’usage politique qui est fait de la police, les dérives de la politique du chiffre, etc. Sur les drogues –domaine que je connais – c’est flagrant : aucun policier ne trouve de sens à jouer le jeu de la course aux statistiques, aux amendes, aux pilonnages de points de deal. Stéphane Lemercier (qui témoigne dans le livre, NDLR) raconte par exemple très bien comment on crée un point de deal artificiellement et on le ferme pour que le commissaire puisse le faire apparaitre dans ses statistiques. La lutte antistups ce n’est principalement que du mytho et tout le monde le sait ! Les policiers parlent aussi de la corruption, des violences policières, du racisme, de l’impossibilité de dénoncer les dérives en interne… L’impact sur le sens du travail policier est immense et cela crée une très grande souffrance.

Ça nous amène à la deuxième urgence : la crise suicidaire que vit la police depuis 25 ans. Il y a eu 1100 suicides, soit quarante-quatre par an en moyenne. Dans mon témoignage, je parle sans tabou de ma tentative de suicide. Parce qu’en parler, ça peut sauver des vies et donner du courage à certains de briser la glace. Pour moi, c’est déjà une énorme victoire. La troisième urgence c’est la relation police-population. Il est nécessaire que des policiers comme nous prennent la parole pour dire la vérité et déjouer le système de représailles interne mis en place.

Vous témoignez d’ailleurs tous à visage découvert, n’avez-vous pas peur des répercussions ?

On sait qu’on prend des risques, que les collègues vont morfler. Mais on est déjà au fond du seau. On a conscience de notre position marginale dans une institution qui n’aime pas sortir du désaccord commun. Ça va créer des réactions hostiles et on va probablement être taxé d’être « antiflics » alors qu’en réalité, on est amoureux de la police. On veut qu’elle soit une structure protectrice pour les policiers et vraiment au service du citoyen. Ceux qui refusent de la critiquer de manière constructive sont les vrais « antiflics ». Ils font du mal à la police.

Ceux qui refusent de critiquer de manière constructive sont les vrais « antiflics ». Ils font du mal à la police.

Que voulez-vous dire ?

Par exemple, sur les violences policières : je raconte dans le livre avoir été témoin de violences sur un mineur de 15 ans, qui, poussé par sa haine, a voulu plus tard, nous « rafaler ». Nous participons à produire une radicalisation de la jeunesse qui met en difficulté les policiers en première ligne. Ils deviennent eux-mêmes victimes des répercussions de ces violences policières. Or en interne, les plus violents sont les plus promus.

Alors que ce sont les policiers qui dénoncent – comme Christophe Annunziata qui a bataillé pour faire reconnaître la corruption de mineur d’un policier de la brigade des mineurs – qui devraient recevoir une médaille. Il a fait preuve d’un courage impressionnant face à un système organisé pour étouffer les affaires, dans la pure logique du fameux « pas de vague ». Au lieu de ça, il a été placardisé alors que le policier a fini par être mis en examen et placé en détention !

Comment avez-vous choisi les policiers qui témoignent ?

On a sélectionné les récits dans lesquels tous les propos sont avérés et prouvables. On a tous les documents qui étayent les témoignages. C’était le premier critère. Le second, c’est la capacité à faire face aux représailles. On a beaucoup échangé avec les témoins et on a choisi les plus sereins, ceux qui peuvent porter leurs témoignages publiquement. C’est aussi l’idée du collectif : être plusieurs, ça protège. On n’est plus seuls. Car en interne, les lanceurs d’alertes subissent les foudres de l’administration. Certains ont eu peur pour leur vie, on ne les fait pas témoigner alors qu’il y a des affaires bien pire que celles relatées dans ce livre.

Vous avez participé à la création du Mouvement des policiers en colère en 2016. C’est là que vous avez pris contact avec les autres policiers ?

J’ai pris contact il y a plus d’un an avec Agnès Naudin car elle travaillait sur la thématique de la rupture conventionnelle dont je voulais bénéficier pour quitter la police. On a beaucoup discuté et l’idée du livre est venue toute seule. J’ai rencontré d’autres policiers au cours d’accompagnements notamment dans le cadre de l’association Peps – Police Entraide Prévention et Lutte contre le Suicide.

Pourquoi ne pas vous être rapprochés des syndicats majoritaires ?

Les syndicats majoritaires ne sont plus un contre-pouvoir.

Parce qu’ils n’ont pas défendu les personnes qui témoignent. Les syndicats majoritaires ne sont plus un contre-pouvoir. Quand une organisation du travail dysfonctionne au point qu’elle produit un taux de suicide 40% plus important que le taux national, il y a un sérieux problème. Et ils ne le traitent pas. Ils ne sont pas critique du système : ils en font partie. Ils ont une vision électorale à court terme dont l’objectif est d’asseoir leur pouvoir en utilisant leur influence sur les grades et les mutations. Ils se basent uniquement sur la satisfaction individuelle, par sur un projet collectif.  

Et le ministère de l’Intérieur ?

Je n’attends rien du ministère : depuis des dizaines d’années, les ministres qui se succèdent utilisent les mêmes ficelles pour leur communication. Je l’ai vu faire : les stups sont très souvent instrumentalisés. De plus, je reste persuadé qu’il n’est pas informé de la moitié de ce qu’il se passe en interne. Il y a de puissants filtres dans les remontées d’information.

Qu’est-ce que vous espérez de ce livre ?

J’espère qu’il y aura enfin une remise en question de l’institution au sens large. Que cela va permettre aux citoyens d’exiger qu’il y ait une meilleure police.

J’ai un coté naïf : j’espère qu’il y aura enfin une remise en question de l’institution au sens large. Que cela va permettre aux citoyens d’exiger qu’il y ait une meilleure police, qu’ils s’approprient le sujet et qu’on sorte de cette cogestion hiérarchie – ministère de l’Intérieur – syndicats, qui ne défendent que leurs propres intérêts.

On espère que ce livre va susciter des réactions notamment auprès de la représentation nationale. On doit présenter notre livre à l’assemblée nationale le 7 décembre prochain et on voudrait qu’une commission d’enquête parlementaire soit ouverte sur la souffrance des policiers. Au Sénat, ce n’était qu’une simple mission d’information. A France Télécom, il y a eu neuf morts et ça a déclenché une enquête pour harcèlement moral institutionnel. La police vit le même mécanisme et il n’y a pas d’enquête…

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