« Les morts à l’œuvre » : un bel héritage
La philosophe Vinciane Despret montre que les défunts peuvent être à l’origine d’initiatives prises par des vivants débouchant sur la réalisation d’œuvres d’art.
dans l’hebdo N° 1741 Acheter ce numéro

© Sylvère Petit.
Les morts ne sont pas inactifs. Attention, cette affirmation ne relève pas d’une croyance dans le surnaturel ! Elle n’induit pas non plus d’effusion mystique, encore moins de fariboles new age. Pour autant, les défunts peuvent continuer àinfluer sur la vie des vivants. Par exemple, quand les seconds font en sorte que des œuvres d’art soient réalisées pour les premiers, « pour » prenant le sens d’« en souvenir d’eux » autant qu’« à la place d’eux ». Tel est le thème du nouveau livre de Vinciane Despret, Les Morts à l’œuvre.
La philosophe belge a de la suite dans les idées. En 2015, elle publiait Au bonheur des morts (1), où déjà elle s’insurgeait contre la notion, dominante dans nos sociétés, de « travail de deuil ». « Fondée sur cette idée que les morts n’ont d’autre existence que dans la mémoire des vivants, [cette notion] enjoint à ces derniers de détacher les liens avec les disparus, écrivait-elle. Et le mort n’a d’autre rôle à jouer que de se faire oublier. »
Vinciane Despret décrivait au contraire une forme d’échange où les morts ont des manières d’exister et « ceux qui restent » des manières de s’adresser à eux. Ce livre détonnant prenait moult détours tout en suivant sa ligne, citant notamment les penseurs qui ont le plus influencé Vinciane Despret – Isabelle Stengers et Bruno Latour –, mais aussi le film de Joseph Mankiewicz The Ghost and Mrs Muir (traduit en français L’Aventure de Mme Muir) (2), ou les mémoires de Dave Van Ronk, grand musicien de la scène folk des années 1960.
Les Morts à l’œuvre se situe donc dans la perspective de son essai précédent. Là encore, si des morts sont partie prenante de ce que décrit la philosophe, rien n’est figé. Son objet d’étude relève d’un cheminement, qui permet aux morts de trouver un prolongement d’existence dans un présent et un futur qu’il ne leur est plus possible d’habiter physiquement. Et aux vivants d’honorer des morts et d’hériter d’eux en accomplissant un parcours qui les mène là où ils ne pensaient pas aller initialement.
« Transformer quelque chose du monde » « Obélisque » de Steven Gontarski, 2007. Œuvre réalisée dans le cadre de l’action Nouveaux Commanditaires. Médiation Le Consortium, Dijon. (Photo : Bertrand Gautier.)Tout repose sur l’existence d’un dispositif intitulé Nouveaux Commanditaires, activant « la possibilité que des artistes puissent répondre à un besoin de création qui émane d’ailleurs ». Vinciane Despret s’est particulièrement intéressée aux œuvres sollicitées à travers ce programme à la suite de décès, proches ou éloignés dans le temps.
La démarche est ainsi établie : des personnes ou des collectifs, répondant à ce qu’ils sentent comme une nécessité à accomplir envers des morts, commandent « une œuvre à un artiste par l’intermédiaire des Nouveaux Commanditaires. Un médiateur culturel est alors désigné, qui cherchera l’artiste contemporain le plus à même d’explorer la forme que pourra prendre cette commande, en tenant compte des souhaits et des besoins qui se seront exprimés ». L’artiste restant toutefois maître de son œuvre.
La philosophe souligne que deux dimensions sont là en jeu,
Il vous suffit de vous inscrire à notre newsletter hebdomadaire :
Pour aller plus loin…
« Mouette » : la spéléologie de l’âme
« Je voulais raconter la condition des femmes noires »
Malgré Angoulême, fêter la BD malgré tout