Hébron, laboratoire de l’occupation

Deux documentaristes israéliens retracent l’histoire de la colonisation dans la ville du sud de la Cisjordanie.

Denis Sieffert  • 18 avril 2023 abonné·es
Hébron, laboratoire de l’occupation
© Medalia Productions

Hébron, Palestine, la fabrique de l’occupation / Idit Avrahami et Noam Sheizaf / « La case du siècle », France 5, le 23 avril à 22 h 50.

Qui a été une fois dans sa vie à Hébron, la plus grande ville de Cisjordanie, ne se pose plus la question de l’apartheid. Là, le séparatisme racial est inscrit au sol par des lignes que les Palestiniens n’ont pas le droit de franchir. C’est l’histoire de la colonisation de cette ville, lieu du tombeau du patriarche Abraham pour les juifs, Ibrahim pour les musulmans, que relate le documentaire d’Idit Avrahami et Noam Sheizaf, Hébron, Palestine, la fabrique de l’occupation. Le grand mérite de ce film, œuvre de deux documentaristes israéliens, est de parler à une population qui ne connaît pas, ou ne veut pas connaître, une réalité si proche et si lointaine.

La thèse des auteurs est que la grande ville du sud des territoires palestiniens est, depuis 1967, le laboratoire de l’occupation. « Ce qui est fait ici le sera dans toute la Cisjordanie », dit le commentaire. Et plus d’un demi-siècle après l’entrée de l’armée de Moshe Dayan en terres palestiniennes, la prophétie est vérifiée, au-delà de l’imaginable.

Les gros bonnets font la paix et nous vivons comme des chiens.

C’est en 1968 que s’installent les premiers colons emmenés par le rabbin extrémiste Moshe Livinger. Ironie de l’histoire, et ferment de bien des amertumes, c’est le maire arabe qui, dans un souci de conciliation, leur attribue une colline, à l’est de la ville. Ce sera Kiryat Arba, la première colonie de Cisjordanie. Mais le mouvement Gush Emunim (le Bloc de la foi) veut le centre-ville.

En 1979, les colons créent le Comité de la communauté juive d’Hébron. Une femme raconte comment elle s’est glissée nuitamment, avec de jeunes enfants « qui n’ont pas pleuré », dans la maison Hadassah (Beit Hadassah), un complexe historique dont les juifs ont été chassés après le massacre de 1929. Cette date obsède les colons. Comme si les Palestiniens n’avaient pas été chassés de leurs villes et de leurs villages d’Haïfa à Jaffa, quand ils n’ont pas été massacrés, comme à Deir Yassine.

Ce que montrent les documentaristes, c’est que les coups de force des colons finissent tous par être validés par les gouvernements israéliens. Même les accords d’Oslo de 1993 sont un lointain mirage : « Les gros bonnets font la paix et nous vivons comme des chiens », résume un Palestinien. En février 1994, le fanatique juif Baruch Goldstein massacre 29 musulmans en prière au tombeau des Patriarches. Le lendemain, ce sont les Palestiniens qui sont assignés à résidence, tandis que les colons paradent dans la ville.

Société orwellienne et prise de conscience

En 1997, la ville est divisée en deux zones. Le maire, pourtant homme de modération, est déporté. Les rideaux de fer des commerces palestiniens sont tirés à jamais sur le chemin qui mène au tombeau. De belles images d’archives montrent la même rue grouillante de vie avant l’occupation de 1967. Aujourd’hui, il faut 17 unités de l’armée et des tireurs en faction sur les toits pour protéger quelque 800 colons fanatisés vivant au milieu des 250 000 Palestiniens.

À Hébron, l’armée d’occupation sophistique ses moyens de contrôle, jusqu’à instaurer une société orwellienne. Mais la ville fut aussi le lieu d’une prise de conscience. C’est là qu’en 2004 un juif pieux, Yehuda Shaul, officier en mission, décide de « briser le silence ». Son mouvement d’anciens soldats, Breaking the Silence, est aujourd’hui encore l’honneur des Israéliens.

C’est comme au far-west.

Shaul se souvient du sentiment de révolte qui s’est emparé de lui quand on lui a intimé l’ordre de lancer « des grenades qui tuent dans un rayon de huit mètres, et de souder les portes de la rue Shuhada ». Il décrit ce moment de rupture quand il a entendu des officiers se réjouir d’avoir « descendu » 50 Palestiniens et s’enthousiasmer : « C’est comme au far-west, on a l’adrénaline à fond ! »

À cette violence armée, il faut ajouter celle de ces femmes juives narguant leurs pourtant semblables palestiniennes derrière les grilles de l’apartheid : « Sale pute ! » Oui, il faut avoir été à Hébron et avoir vu les colons, du haut des étages, déverser des excréments sur les Palestiniens. Tel qu’il est, honnête et courageux, le documentaire d’Avrahami et Sheizaf est un appel à la conscience israélienne et, au-delà, à la conscience juive.

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Culture
Temps de lecture : 4 minutes