Afroféministes : solidarité ou silence

Fania Noël, essayiste, revient sur les injonctions contradictoires faites aux organisations afroféministes lorsqu’elles sont sommées d’analyser des cas d’agressions sexuelles.

Fania Noël  • 10 mai 2023
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Afroféministes : solidarité ou silence
© Gayatri Malhotra / Unsplash.

L’an dernier aux États-Unis, le rappeur Tory Lanez a été jugé pour avoir tiré sur la chanteuse Megan Thee Stallion. En janvier, en Grande-Bretagne, le footballeur français Benjamin Mendy a été jugé pour dix accusations de viol et d’agression sexuelle. Lanez a été reconnu coupable en décembre, Mendy non coupable dans huit des dix accusations tout en restant poursuivi pour deux accusations, un viol et une tentative de viol.

Dans les deux cas, les procès et les verdicts ont donné lieu à d’importants débats et confrontations sur les réseaux sociaux, avec des attaques misogynoir (1) ciblées contre les Black Feminist et les afroféministes (2) anticarcérales. Au cœur de ces attaques, l’utilisation des féminismes noirs à des fins de récupération.

1

Sexisme racialisé à l’encontre des femmes noires.

Dans son essai Belly of the Beast : The Politics of Anti-fatness as Anti-blackness (2021), Da’Shaun L. Harrison explique que « les femmes noires, bien qu’elles soient le plus souvent décrites comme “fortes” et considérées comme incapables d’éprouver de la douleur, sont encore souvent perçues comme “vulnérables” et “plus faibles”. […] Elles sont agressées parce qu’elles sont fortes ; elles sont faibles, et par conséquent, elles sont agressées. […] Les hommes cisgenres, et la manière dont ils rationalisent [l]es violences contre tant de corps, sont des contradictions ambulantes ».

2

Féminismes noirs en minorité raciale : black feminism (États-Unis), afroféminisme (Europe), Feminismo Negro (par exemple en Colombie), et ceux qui ne sont pas en double minorité (Haïti, Sénégal, Jamaïque…).

L’analyse de Harrison peut facilement être transposée aux organisations afroféministes, constamment accusées de ne pas vraiment être politiques, pas vraiment radicales et de ne pas mener vraiment le vrai combat. Elles ne représentent pas la libération des Noirs, le quartier ou encore la lutte des classes.

Elles sont faibles politiquement parce qu’elles sont idéalistes avec leurs revendications abolitionnistes. Elles sont fortes parce qu’elles ont une force de mobilisation et peuvent servir de caution. Elles sont à la fois soupçonnées d’être instrumentalisées et sommées de produire des analyses féministes dénonçant l’injustice que serait le fait que les hommes non-blancs ne puissent bénéficier de l’impunité que confère la masculinité blanche hégémonique. Nous sommes condamnées à deux choix : la solidarité ou le silence.

Si certains voient une contradiction politique dans notre soutien aux victimes qui choisissent la voie juridique contre les violences patriarcales, c’est parce qu’ils ne comprennent pas l’abolition comme un projet politique qui analyse la carcéralité et ses extensions – et la violence patriarcale est l’une de ses extensions, comme l’affirme le théoricien Paul Wilcox.

Pour Mariame Kaba (3), militante de l’abolition des prisons, « l’abolitionnisme consiste à travailler activement à l’abolition, ce qui signifie […] créer les conditions nécessaires pour assurer la possibilité d’un monde sans prison », ce qui se traduit dans la politique afroféministe par notre lutte pour l’abolition du patriarcat car la carcéralité ne se limite pas à la prison et à la police.

3

We do this’ til we free us : Abolitionist organizing and transforming justice, Mariame Kaba, vol. 1, Haymarket Books.

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