La récupération ratée de Le Pen

Le Rassemblement national – et le Front avant lui – n’ont jamais eu leur place lors de la Journée internationale des travailleurs et travailleuses. Le banquet du Havre l’a encore confirmé.

Hugo Boursier  • 2 mai 2023
Partager :
La récupération ratée de Le Pen
Banderole géante déployée sur le parcours de la manifestation parisienne du 1er Mai par La Jeune garde, Visa et Attac.
© Michel Soudais

Réussir à se faire entendre malgré le tintamarre des casseroles. Asseoir sa figure de représentante des travailleurs populaires. Endosser la cape de la meilleure opposante à Emmanuel Macron. Pour Marine Le Pen, le 1er Mai était l’occasion rêvée d’incarner cette « majorité silencieuse » que certains sondages, et beaucoup de médias de droite, semblent lui promettre. Le choix de préférer la ville ouvrière du Havre à la statue de Jeanne d’Arc à Paris allait dans ce sens. Fuir l’embarrassant souvenir paternel du fondateur de Front national pour inquiéter Édouard Philippe sur ses terres normandes. La reine d’extrême droite allait s’abattre sur ses concurrents. Et puis le château de cartes s’est écroulé.

Pas un mot n’a été dit pour décrire la saveur particulière de ce 1er Mai, celle de la treizième journée de mobilisation contre l’affront d’Emmanuel Macron.

Les 1 500 personnes que sa « Fête de la nation » a su rassembler n’étaient en rien des sympathisants locaux, encore moins des dockers tant convoités. Cadres, élus, jeunes militants : les convives, partagés entre fascination et obéissance pour leur idole, étaient alignés en rang tout autour de la scène. À table, le débat portait sur le choix du vin : rouge ou blanc ? Sinon, il fallait écouter les serviteurs de la matriarche fantasmer sur les prétendus combats sociaux menés par les 87 députés Rassemblement national. Indexation des salaires sur l’inflation ? Augmentation du Smic ? Gel des loyers ? Rétablissement de l’ISF ? Taxe des superprofits ? Régulation des yachts et des jets privés ? Ces élus, si proches du peuple, n’ont pas jugé bon de voter pour ces propositions de loi. Qu’importe : un clip résumant les meilleurs discours est censé convaincre tout le monde. Vingt euros le billet d’entrée : on en a pour son argent.

Sur le même sujet : Italie : un 1er Mai de casse sociale

Un autre oubli s’est fait ressentir lors de ce banquet bleu-blanc-rouge. Et il est de taille : la mobilisation contre la réforme des retraites. Pas un mot n’a été dit pour décrire la saveur particulière de ce 1er Mai, celle de la treizième journée de mobilisation contre l’affront d’Emmanuel Macron. Parce que le Rassemblement national et le Front avant lui n’ont jamais eu leur place lors de la Journée internationale des travailleurs et travailleuses. Aussi parce que, depuis le 19 janvier, les figures du parti sont invisibles sur le terrain.

Marine Le Pen connaît son histoire. Ses symboles.

« Le réel est entré dans l’Hémicycle », prétendait l’ambitieux Sébastien Chenu, vice-président de l’Assemblée nationale, pour qualifier les parcours « ordinaires » des élus RN. Il est entré, mais n’est jamais ressorti. On s’habitue vite aux ors du Palais-Bourbon. Surtout lorsque la rue vous attend au tournant, déterminée à ne plus subir le refrain hypocrite de l’idylle entre l’extrême droite et le peuple. Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, l’a rappelé au micro de Franceinfo en ce 1er Mai : « Marine Le Pen s’en fout complètement, des travailleurs. » Et de l’écologie, faut-il ajouter. Sauf lorsqu’elle est une cartouche pour tirer à balles réelles sur cette « immigration » qui menacerait la « civilisation française ».

Sur le même sujet : Au Havre, un 1er Mai antifasciste

En revanche, elle connaît son histoire. Ses symboles. Disserter sur le « sens de la famille » et sur la « paix sociale » en ce jour de « fête du travail et de la patrie » rappelle une autre chanson. Elle est sortie en avril 1941 et le maréchal Pétain en est l’auteur. La « Fête du Travail et de la Concorde sociale » fut officialisée par le chef du régime de Vichy pour affirmer sa propagande collaborationniste et sa devise – Travail, Famille, Patrie. Tout en niant la lutte des classes qui caractérise cette journée arrachée aux patrons américains en 1884. Quatre-vingt-deux ans plus tard, la forme s’est adoucie. Pas le fond.

Recevez Politis chez vous chaque semaine !
Abonnez-vous
Publié dans
Parti pris

L’actualité vous fait parfois enrager ? Nous aussi. Ce parti pris de la rédaction délaisse la neutralité journalistique pour le vitriol. Et parfois pour l’éloge et l’espoir. C’est juste plus rare.

Temps de lecture : 3 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

Violences sexistes et sexuelles : entendons-les !
Parti pris 15 mai 2024

Violences sexistes et sexuelles : entendons-les !

Alors que la question des violences sexistes et sexuelles a resurgi dans le débat public après les prises de parole de Judith Godrèche et l’appel à témoignages qu’elle a lancé, Politis a choisi, dans un numéro spécial, de s’intéresser à la réception de la parole des victimes et notamment de celles qui sont constamment invisibilisées.
Par Hugo Boursier
Mollahs acculés, tactique éculée
Parti pris 30 avril 2024

Mollahs acculés, tactique éculée

Après la révolte populaire de septembre 2022, le régime iranien a d’abord courbé la tête, puis vite repris du poil de la bête, en réprimant férocement ses opposants. Il s’attelle aujourd’hui à restaurer la clé de voûte de son projet de société : s’attaquer à la liberté des femmes.
Par Patrick Piro
L’austérité qui vient
Parti pris 24 avril 2024

L’austérité qui vient

Le débat sur la politique économique du gouvernement s’annonce comme un théâtre d’ombres, avec un Parlement privé de vote. Une situation condamnable quand on sait ce que Macron a prévu pour ses trois dernières années à la tête du pays.
Par Michel Soudais
Européennes : à gauche, deux salles, deux ambiances
Parti pris 17 avril 2024

Européennes : à gauche, deux salles, deux ambiances

Et revoilà le vieux refrain des gauches irréconciliables. D’un côté, un candidat de compromis qui réactive le logiciel social-démocrate. De l’autre, la rupture brandie comme moteur de la gauche. Les vieux réflexes hégémoniques menacent une possible réconciliation après les élections.
Par Lucas Sarafian