Savoirs et émancipation

Les pouvoirs politiques ont toujours exercé une surveillance sourcilleuse et un contrôle serré à l’égard de l’élaboration, de la diffusion et de l’accès aux savoirs. Les femmes réprimées savent que ces derniers sont leur planche de salut et la clef de leur émancipation.

Rose-Marie Lagrave  • 7 juin 2023
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Savoirs et émancipation
Manifestation féministe contre la réforme des retraites, le 8 mars 2023 à Paris.
© Lily Chavance

On n’en finit pas de gloser sur les tensions entre savoirs et pouvoirs. Périodiquement, reviennent sur le devant de la scène médiatique et académique des débats sur les rapports de force qui se jouent entre les deux, sans voir que chacun des termes contient celui qu’on lui accole ou qu’on lui oppose. Les pouvoirs politiques ont toujours exercé une surveillance sourcilleuse et un contrôle serré à l’égard de l’élaboration, de la diffusion et de l’accès aux savoirs. Les savoirs, quant à eux, ont souvent été annexés par des bataillons d’experts dotés du pouvoir de gouverner les corps et les populations, mais aussi de définir ce que sont et doivent être les savoirs légitimes, en rejetant dans les marges ou aux oubliettes les savoirs minoritaires et subalternes.

Entre la répression, l’incarcération, l’exil de chercheur·ses et l’invention de multiples formes de discrédit, existe un continuum des modalités de contrôle des savoirs, selon autant de phrases culturelles qu’il y a de contrées et de contextes historiques. Entre brutalité et soft power, des nuances, tout en savants dégradés, participent d’une même détermination à tenir en laisse les savoirs en sciences sociales, qui ont pour fâcheuse particularité de se diffuser et de polliniser idées et expériences critiques. La formule la plus radicale et la plus efficace pour former durablement à l’obscurantisme plusieurs générations de filles reste de leur fermer universités et écoles, comme en Afghanistan. Bannir les chercheur·ses, les embastiller et les obliger à s’exiler est aussi le lot de nos collègues iranien·nes, russes, ukrainien·nes.

Entre la répression, l’incarcération, l’exil de chercheur·ses et l’invention de multiples formes de discrédit, existe un continuum des modalités de contrôle des savoirs.

En Hongrie, au Brésil et en France, les études portant sur le genre, la race, les sexualités sont interdites ou clouées au pilori. Au nom de pseudo-théories du genre fantasmées, d’un islamo-gauchisme sorti d’un océan de méconnaissance, d’une intersectionnalité dévoyée et d’un « wokisme » promptement inventé, il s’agit de susciter et de mettre en œuvre un travail de sape pour discréditer les approches critiques et réflexives en sciences sociales qui ont le malheur de débusquer les écheveaux de dominations combinées. Le brutalisme et la méthode douce sont deux registres parmi d’autres d’un clavier non tempéré pour tracer des lignes de démarcation à l’égard des filles et de ce qui est réputé féminin, à l’endroit des savoirs accumulés et transmis en ligne féminine, à l’égard des épistémologies féministes.

Toutefois, c’est compter sans les effets mobilisateurs de lectures erratiques mais décisives, les échos assourdis de bribes d’enseignements glanées çà et là et retravaillées en sous-main, la réappropriation et l’invention partagées de savoirs au jour le jour, qui font sortir sur les places publiques ces obscures assignées aux zones d’ombre pour manifester que l’obscurantisme ne passera pas par elles. Ces femmes réprimées scolairement et culturellement savent que la connaissance et les savoirs sont leur planche de salut et la clef de leur émancipation. Aux savoirs qui asservissent, elles opposent des savoirs qui émancipent. « Allez les filles ! » reprend du service (1). 

1

Allez les filles ! Une révolution silencieuse, Christian Baudelot, Roger Establet, Seuil, 1992.

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