À Odessa, dérussifier tambour battant

Déboulonnage de statues, changement de nom de rue, usage de la langue… Dans le port d’Odessa qui ouvre l’accès sur la mer Noire, la guerre a accéléré le recul de la culture russe, très prégnante dans cette région ukrainienne.

Hugo Lautissier  • 12 juillet 2023 abonné·es
À Odessa, dérussifier tambour battant
Un cours de langue et de culture ukrainiennes, à Odessa.
© Hugo Lautissier

Olena Pchilka, Anna Yaroslavna, Yana Klochkova : sur le rétroprojecteur de l’association Yedyni défilent les noms de personnalités ukrainiennes qui ont, chacune à leur manière, marqué l’histoire du pays. La première est écrivaine, la seconde princesse de Kiev au Moyen Âge, et la dernière championne de natation multi-médaillée aux Jeux olympiques. Le centre accueille des soldats de retour du front en quête d’un soutien psychologique. Mais, le vendredi et le samedi, il est réservé aux Odessites qui souhaitent apprivoiser les subtilités de la langue et de la culture ukrainiennes. Ce jour-là, une dizaine de personnes de tous âges s’attaquent aux difficultés grammaticales posées par la féminisation des noms masculins : « un vrai casse-tête », confie l’un des participants. « Les Russes ont toujours essayé de minimiser la culture ukrainienne. Notamment en interdisant la langue, qui est l’ADN d’une nation. Parler ukrainien, c’est montrer qu’on est libre. C’est notre ligne de front à nous », résume Alina, une jeune femme membre de l’association, qui compte des groupes dans tout le pays.

À l’image du président Volodymyr Zelensky, qui a grandi en parlant russe mais est passé à l’ukrainien en 2017 avant de se présenter aux élections, de nombreux Ukrainiens ont le russe comme première langue. Et depuis l’invasion le 24 février 2022, la langue nationale connaît un nouvel engouement. L’application d’apprentissage Duolingo a par exemple enregistré 1 300 000 nouveaux étudiants en ukrainien sur la seule année 2022. « Historiquement, à Odessa, nous parlons majoritairement russe à cause de la colonisation. Ceux d’entre nous qui sont nés sous l’Union soviétique n’ont jamais appris l’ukrainien car c’était interdit. Aujourd’hui, on essaye de combler ce fossé », explique Ludmila, 68 ans, dont la famille est odessite depuis sept générations.

« Catherine = Poutine »

Dans le centre-ville classé au patrimoine mondial de l’Unesco, c’est une autre femme célèbre qui a déchaîné les passions. Érigée en 1900, la statue de bronze de Catherine II, l’impératrice de Russie responsable de la colonisation du sud de l’Ukraine actuelle, n’est plus. Démonté une première fois en 1920 par les bolcheviques, le monument avait été réinstallé en 2007 par la municipalité avant d’être de nouveau déboulonné en fin d’année dernière. « Symbole de l’oppression et de la russification du pays, la statue était en outre devenue un point de ralliement bien connu pour tous les militants pro-russes de la ville avant la guerre », explique Artak Hryhoryan, un informaticien de 27 ans, militant actif de la dérussification de la ville au sein de l’association locale Après Maïdan, créée après la révolution de la Dignité, en 2014.

La statue de Catherine II remplacée par un drapeau ukrainien, à Odessa. Elle était devenue un point de ralliement des pro-russes. (Photo : Hugo Lautissier.)Artak Hryhoryan : "Moi et d’autres, nous nous sommes relayés spontanément pour aller peindre et détériorer la statue avant d’aller nous dénoncer au commissariat". (Photo : Hugo Lautissier.)

Sur un banc de la place, Artak contemple le drapeau ukrainien qui flotte désormais à la place de la statue. Tout proche, le mythique escalier immortalisé en 1925 dans le film de Sergueï Eisenstein Le Cuirassé Potemkine, dont l’entrée, point d’accès stratégique vers le port d’Odessa, est désormais fermée au public par un barrage de l’armée ukrainienne. Sur le tee-shirt du jeune homme, des vers de Serhiy Jadan, poète originaire de Kharkiv. « On est

Envie de terminer cet article ? Nous vous l’offrons !

Il vous suffit de vous inscrire à notre newsletter quotidienne :

Vous préférez nous soutenir directement ?
Déjà abonné ?
(mot de passe oublié ?)
Monde
Temps de lecture : 8 minutes

Pour aller plus loin…

Midterms : « Beaucoup d’électeurs passés chez Trump se reportent sur des candidats socialistes »
Entretien • 2 novembre 2026 abonné·es

Midterms : « Beaucoup d’électeurs passés chez Trump se reportent sur des candidats socialistes »

À la veille des élections de mi-mandat aux États-Unis le 3 novembre, la poussée des candidats socialistes et progressistes ravive la fracture du Parti démocrate. Tristan Cabello, historien, analyse le conflit entre une base qui penche à gauche et un appareil centriste qui résiste.
Par William Jean
Pour les jeunes Palestiniens d’Israël, un vote de choix « entre le mauvais ou le pire »
Monde • 2 novembre 2026 abonné·es

Pour les jeunes Palestiniens d’Israël, un vote de choix « entre le mauvais ou le pire »

Les élections législatives en Israël ont mobilisé 80 % de l’électorat la semaine dernière. Les Palestiniens citoyens du pays ont, eux aussi, massivement voté, espérant pouvoir enrayer le carnage à Gaza et la colonisation en Cisjordanie.
Par Milena Hannah Peillon
Soudan : le peuple abandonné au conflit
Monde • 29 octobre 2026 abonné·es

Soudan : le peuple abandonné au conflit

Depuis le 15 avril 2023, le pays vit au rythme des massacres et des bombardements. Tandis que sévit une crise humanitaire sans précédent, des réfugiés et des Franco-Soudanais dénoncent le silence médiatique et politique des États occidentaux.
Par Bérénice Paul
Entre colère et espoir, la jeunesse réveille les Balkans
Luttes • 23 octobre 2026 abonné·es

Entre colère et espoir, la jeunesse réveille les Balkans

En Serbie, la liste étudiante espère renverser dans les urnes le régime d’Aleksandar Vučić après deux ans de mobilisation contre la corruption et l’autoritarisme. Leurs camarades albanais leur ont emboîté le pas ces derniers jours pour déboulonner Edi Rama, un autre « stabilocrate ».
Par Simon Rico