« Il est trop tôt pour dire que Marine Le Pen est aux portes de l’Élysée »

Selon un sondage, plus d’un tiers des Français estiment La France insoumise plus dangereuse que le Rassemblement national. La chercheuse en science politique Nonna Mayer revient sur l’évolution de l’image d’un parti dont « la quête de respectabilité n’est jamais achevée ».

Pauline Migevant  • 13 septembre 2023 abonné·es
« Il est trop tôt pour dire que Marine Le Pen est aux portes de l’Élysée »
"Ce qui fait le « tonnerre de Dreux » en 1983, c’est le principe d’une alliance en bonne et due forme entre la droite et le FN. Avec cette alliance, tout d’un coup, ce dernier devient un parti fréquentable."
© Maxime Sirvins

Politiste et directrice de recherche émérite au CNRS, Nonna Mayer est rattachée au Centre d’études européennes et de politique comparée de Sciences Po. Après avoir dirigé un ouvrage sur le Front national en 1989, elle n’a cessé de travailler sur la sociologie électorale de ce parti. Ses travaux portent également sur les droites radicales populistes en Europe en lien avec le genre, et sur les transformations du racisme et de l’antisémitisme.

En quoi le « tonnerre de Dreux » qui a lieu en septembre 1983 représente-t-il un moment fondamental dans l’histoire du FN ?

Le Front national est créé en 1972 à l’initiative d’Ordre nouveau et met à sa tête Jean-Marie Le Pen. Il choisit comme modèle le MSI italien. Mais, contrairement à ce parti, le FN n’a pas de succès électoral. Il reste encore marqué par une image d’extrême droite associée au passé de la Seconde Guerre mondiale. Valérie Igounet montre que, dès 1977, il y a eu quelques alliances au niveau local pour des élections municipales, mais personne n’en parlait. Les partielles de Dreux en septembre 1983 ont été un moment fondamental parce qu’elles ont fait sortir le FN de son ghetto électoral. C’est un véritable choc, c’est le « tonnerre de Dreux ». Au premier tour, le Front national et le RPR-UDF [Rassemblement pour la République-Union pour la démocratie française] présentent deux listes distinctes. La liste du FN, menée par Jean-Pierre Stirbois, obtient 16,7 % des suffrages exprimés. Au second tour, ces deux listes font alliance et obtiennent 55 % des voix, la gauche est battue. Le FN obtient quatre élus municipaux dont trois adjoints au maire.

L’événement est extraordinairement médiatisé et toute la gauche se dresse contre. Il va y avoir des manifestations, des défilés, des lâchers de colombes, des ballons… À droite, il n’y a véritablement que deux voix pour s’élever contre le principe même de cette alliance, celles de Simone Veil et de Bernard Stasi. L’argument qu’on va entendre à droite, venant d’Alain Juppé, de Jacques Chirac et de Raymond Aron, c’est : « Comment peut-on condamner une alliance entre RPR-UDF et FN alors qu’il y a quatre ministres communistes dans le gouvernement socialiste ? » Dans un contexte où la gauche est arrivée au pouvoir, une partie de l’électorat de droite dénonce avec véhémence « l’alliance des socialo-communistes ». Le FN avait déjà eu quelques succès électoraux, comme à Paris en mars 1983, où la liste menée par Le Pen avait fait 11,2 % aux municipales. Mais ce qui fait le « tonnerre de Dreux », c’est le principe d’une alliance en bonne et due forme entre la droite et le FN. Avec cette alliance, tout d’un coup, ce dernier devient un parti fréquentable.

En quoi cette élection sort-elle le FN de son isolement ?

Si vous regardez à travers toute l’Europe, les partis issus de l’extrême droite n’arrivent au pouvoir que quand la droite classique leur sert de marchepied. Et si vous prenez le cas de l’Italie aujourd’hui, avec Giorgia Meloni, son parti fait un quart des suffrages au premier tour des législatives de 2022. Mais c’est l’alliance avec la Ligue de Matteo Salvini et Forza Italia de Silvio Berlusconi qui lui permet d’arriver au pouvoir. C’est pareil pour le FN. Cet adoubement par la droite mainstream est décisif. Après 1983, la montée en puissance du parti se confirme d’élection en élection. Dès 1984, aux européennes, la liste Le Pen obtient près de 11 % des suffrages exprimés (soit 2,2 millions de voix), et 10 députés FN siègent au Parlement européen. Vous avez ensuite sa montée en puissance dans les médias. En 1982, Jean-Marie Le Pen écrit à François Mitterrand pour se plaindre de l’ostracisme de la radio et de la télévision vis-à-vis de son parti. Et le président de la République va

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