Non-lieux, instructions en cours : le combat sans fin des familles
Parmi les familles et victimes qui interpellent le président de la République dans Politis, la plupart se heurtent à la justice, sa lenteur, voire son ignominie, parfois. Elles racontent leur lutte quotidienne pour que justice soit rendue.
dans l’hebdo N° 1777 Acheter ce numéro

© Maxime Sirvins
Plus de onze années séparent la mort de Wissam El Yamni, après une interpellation musclée dans un commissariat de Clermont Ferrand à l'hiver 2012, à celle de Nahel Merzouk, abattu par un policier en pleine rue à Nanterre. Leur point commun ? Les deux procédures judiciaires de ces affaires de violences policières sont toujours en cours. Pour les familles, la recherche de justice est souvent un long chemin de croix, entre les appels, les procédures à rallonge, les contre-expertises qui répondent à des contre-expertises. D'autres, ont vu, impuissantes, leur affaire enchaîner les non-lieux. Elles témoignent ici leur espoir d'un jour obtenir la vérité et la justice, et leur lassitude et leur colère face au silence de l'État.
Maissan, tante de Nahel Merzouk, mort le 27 juin 2023"Par où commencer ? Aujourd’hui, nous sommes le 27 septembre et cela fait trois mois qu’ils t’ont enlevé la vie lâchement, qu’ils t’ont arraché à ta maman. Trois mois qu’on ne réalise toujours pas que ta petite bouille, ton visage d’ange, on ne le verra plus. Jamais j’aurais pensé rédiger un texte pour toi, mon petit, toi qui étais si jeune, si beau, attachant et serviable. Quand je te voyais, j’avais cette fierté de me dire : « C’est mon sang ! » Tu avais la vie devant toi. Mais on ne te verra jamais te marier, jamais avoir des enfants. Tu avais des rêves, les policiers te les ont enlevés. Je ne leur pardonnerai jamais. Tu n’étais qu’un enfant.
La mère de Nahel, au centre, au bras d'Assa Traoré, lors de la marche contre les violences policières, le racisme et pour la justice sociale, le 23 septembre 2023. (Photo : Michel Soudais.)La jeunesse s’est levée le jour où tu es parti. Tout ce monde qui est venu pour toi, qui a prié pour toi, j’en ai des frissons. C’était beau car t’étais bon, Nahel, tu méritais le meilleur. Perdre la vie pour un défaut de permis à 17 ans, c’est révoltant ! Personne ne mérite une telle injustice. Comment peut-on en arriver là ? Il faut que ça cesse ! J’ai peur pour mes frères et mes enfants. Je ne suis plus sereine vis-à-vis de la police. Aujourd’hui me faire contrôler serait une épreuve…"
Assetou Cisse, soeur de Mahamadou, mort le 9 décembre 2022"Mon frère Mahamadou Cissé, 21 ans, a été froidement assassiné par un ancien militaire de l’armée française, le 9 décembre 2022. Le corps médical, le commissariat de police et l’instruction judiciaire ont tous commis des négligences considérables en bafouant notre affaire. « Un meurtre par exaspération », selon le procureur, Autant de formules pour banaliser l’assassinat de Mahamadou. Y aurait-il deux catégories de victimes dans notre pays ? Celle qui suscite l’émotion collective sans condition et celle qui mérite moins de considération et de respect. Celle pour laquelle, on étudiera d’abord le casier judiciaire pour savoir si elle méritait de mourir. La violence de l’instruction judiciaire et le racisme systémique à notre égard vont une seconde fois abattre mon frère.
La violence de l’instruction judiciaire et le racisme systémique à notre égard vont une seconde fois abattre mon frère.
Cet assassin est poursuivi pour homicide volontaire, détention illégale d’armes, violence avec armes sur personne dépositaire de l’autorité publique, et malgré tous ces chefs d’accusation, il a été remis en liberté, après seulement six mois de détention provisoire, une décision honteuse. M. Macron, M. Dupont-Moretti, M. Darmanin, l’homme qui a commis l’irréparable : ôter la vie d’un enfant citoyen français, vit aujourd’hui librement. Nous avons besoin de vous. Nous exigeons un procès en urgence, afin que l’assassin de mon frère réponde de ses actes. Nous demandons une impartialité totale dans notre affaire. Ne nous abandonnez pas ! Peu importe d’où l’on vient, peu importe qui nous sommes, la dignité humaine est valable pour tous. La peine de mort a été abolie ! Mahamadou avait le droit de vivre !"
Djenaba Sangaré, sœur d'Alassane, mort le 24 novembre 2022"Le 24 novembre 2022, Alassane Sangaré, responsable de réseaux à Bouygues Énergies et Services depuis 13 ans, marié, père de trois enfants, décède dans des circonstances suspectes à la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis. À la suite d’un conflit de voisinage, il avait été placé en détention provisoire pour un jugement en janvier 2023. Cinq jours après, Alassane est retrouvé mort dans sa cellule. Nous n’apprendrons son décès que le lendemain à 15 heures.
Alassane Sangaré (Photo : DR.) "Nous souhaitons que l’État français assume ses responsabilités sur la défaillance de certaines institutions du pays."Malgré les incohérences du dossier, le procureur d’Evry a classé le dossier sans suite et a conclu à un décès lié à une asphyxie compatible avec une pendaison. Depuis 10 mois, nous menons un combat intense pour connaître la vérité sur les circonstances de son décès et nous savons aujourd'hui qu'il a été violenté par des surveillants qui l'ont conduit à la mort. Avec notre avocat Maître Yassine Bouzrou, nous avons porté plainte contre cinq surveillants pour violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner.En juillet dernier, un juge d’instruction a été désigné. Nous attendons qu’une enquête indépendante soit menée par un juge indépendant et que l’instruction mène à la mise en examen des surveillants responsables du décès d’Alassane. À travers notre histoire et combat, nous souhaitons que l’État français assume ses responsabilités sur la défaillance de certaines institutions du pays. Sans un vrai travail de reconnaissance des violences d’État, nous nous dirigeons vers une rupture de confiance entre le gouvernement et nous, citoyens français."
Fatiha, mère d'Adam, tué le 19 août 2022"Dans la nuit du 19 août 2022, deux jeunes gens, mon fils Adam, 20 ans, et Raihane, 26 ans, se trouvent dans une voiture (volée), à l’arrêt, sur le parking du Carrefour de Vénissieux. Ils écoutent de la musique, devisent, fument. Débarque un équipage de police qui veut procéder à un contrôle. Selon la police, le conducteur aurait, pour y échapper, fait une marche arrière puis foncé sur un policier. Ce dernier, couché sur le capot de la voiture en mouvement, aurait sauvé sa vie en tuant le passager, Adam, puis le conducteur.
Adam, mon enfant unique, touché au flanc gauche, agonise des suites d’un pneumothorax. Le conducteur baisse la tête et se protège derrière son avant-bras qu’une balle transperce pour se ficher en haut du crâne. L’expertise balistique contredit les déclarations des policiers. Aucune vidéo exploitable des faits, qui se déroulent pourtant sur un parking surveillé et éclairé même de nuit, n’aurait été retrouvée. Cette scène inconcevable donne lieu à une enquête de l’IGPN honteusement bâclée ; le mis en cause est cité par la juge comme « témoin assisté ». L’instruction est en cours, nous userons de toutes nos forces pour faire advenir la vérité.
Ces enfants qui tombent comme des mouches font partie intégrante de la société française.
Ces enfants qui tombent comme des mouches font partie intégrante de la société française. Mais ils ont en commun ce qui dans une société civilisée ne devrait jamais paraître essentiel : ils sont Noirs et Arabes. Et c’est pour cela qu’on les a tués. Ouvrir les yeux et avoir le courage, que la gauche n’a jamais eu, de mettre fin à l’impunité liée à des crimes commis sur certains de nos enfants : y imprimer sa détermination, sa fermeté, serait l’honneur d’un gouvernement, quel qu’il soit."
Issam El Khalfaoui, père de Souheil, mort le 4 août 2021"Souheil est mort le 4 août 2021 à Marseille. Il a été abattu sans sommation, par un policier stagiaire positionné au niveau de sa portière. Le véhicule était stationné, et c’est au moment où mon fils entamait une marche arrière pour se soustraire au contrôle qu’il a été exécuté. Je me bats depuis pour que vérité soit faite. J’ai pensé que la justice ne rencontrerait aucune difficulté pour établir les faits, vu le nombre important de témoins oculaires et la présence de caméras à moins de cinq mètres des lieux du crime. Je me suis trompé. Le parquet et l’IGPN de Marseille ont tout simplement décidé de ne pas interroger les témoins, ont autorisé les policiers à se rencontrer avant même de les auditionner (ils n’ont même jamais été placés en garde à vue), et ont perdu les enregistrements vidéo filmant l’intégralité de la scène. Je me suis constitué partie civile, et un juge d’instruction a été nommé dix-huit mois après les faits. À ce jour, la plupart des témoins n’ont toujours pas été auditionnés par le juge.
Issam El Khalfaoui, lors de la marche du 23 septembre 2023 contre les violences policières, le racisme et pour la justice sociale. (Photo : Michel Soudais.)M. le Président de la République, M. le ministre de la Justice, je demande encore une fois à vous rencontrer. Vous pourriez alors m’expliquer comment une enquête menée par le parquet peut présenter autant de manquements ? Et, surtout, nous pourrions débattre et de l’intérêt de placer l’IGPN sous une autorité indépendante et de l’article de loi 435-1 du code de la sécurité intérieure qui, selon tous les experts, est à l’origine de l’augmentation si importante des tirs pour refus d’obtempérer."
Contre le permis de tuer offert par l'article 435-1 ajouté en 2017 au Code de la sécurité publique, un collectif s'est créé avec la volonté de dénoncer les violences policières et de sensibiliser l'opinion publique par l'art. Appelé "435-1 m'a tué·e", il a été lancé sous l'impulsion de la famille de Souheil El Khalfaoui. Plus d'infos à retrouver ici.
Émilie, belle-soeur de Yanis, mort le 3 juin 2021Une vingtaine de plaintes avaient été déposées auprès de l’IGPN. Toutes classées sans suite.
"Yanis est décédé le 3 juin 2021 à l’âge de 20 ans après avoir été pourchassé par un véhicule de la BAC à Saint-Denis. Le 14 avril 2021, il rentrait à la maison après avoir passé la soirée avec ses amis. Il circulait en scooter. Au bout de notre rue, un véhicule de la BAC l’a pris en chasse au motif qu’il aurait grillé un feu rouge et refusé d’obtempérer. Il a été percuté de plein fouet sur l’autoroute à quelques mètres de chez nous. Après 49 jours de coma, Yanis nous a quittés. Deux jours après son décès, lors de la veillée
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