« J’ai pris conscience que la démocratie, c’était pas que pour les autres »

Sabrine, 19 ans, votait pour la première fois à Saint-Denis. Elle raconte la joie qu’elle a ressentie au moment des résultats et dénonce les attaques racistes dont le nouveau maire, Bally Bagayoko, a été victime.

• 18 mars 2026
Partager :
« J’ai pris conscience que la démocratie, c’était pas que pour les autres »
© Arnaud Jaegers / Unsplash

Ce dimanche était un jour particulier pour moi, car c’était la première fois que je votais. C’était un moment important, presque symbolique, parce que j’avais enfin la possibilité de participer à la vie politique de ma ville et de donner mon avis comme n’importe quel citoyen. Pour ce vote, j’ai choisi de soutenir Bally Bagayoko (France insoumise) et de voter contre l’ancien maire, Mathieu Hanotin (Parti socialiste).

La soirée de dimanche a été remplie d’émotions très différentes. Au début, j’étais surtout très stressée. Pour m’engager un peu plus que simplement déposer mon bulletin dans l’urne, j’avais décidé de participer au dépouillement dans mon bureau de vote. C’était la première fois que je voyais comment tout cela se passait concrètement. Être assise à la table, ouvrir les enveloppes et lire les noms des candidats donnait une impression très particulière. On comprend vraiment que chaque vote compte.

Sur le même sujet : « La commune est l’endroit par excellence de l’exercice du pouvoir démocratique »

Au début du dépouillement, je voyais beaucoup de bulletins pour Hanotin. À chaque enveloppe ouverte je sentais la pression monter un peu plus. J’avais peur que le résultat final ne corresponde pas à ce que j’espérais. Puis, d’un coup il y a eu plusieurs votes d’affilée pour Bally Bagayoko. Ça m’a soulagée et redonné un peu d’espoir. J’ai appelé ma copine pour savoir comment ça se passait dans son bureau de vote. Elle m’a expliqué que, chez eux, les résultats étaient très serrés il y avait presque autant de voix pour Hanotin que pour Bagayoko. En l’écoutant, le stress est revenu.

On entend souvent des adultes se plaindre que les jeunes traînent dans la rue : c’est logique quand il n’y a presque plus d’endroits ou d’activités pour nous.

Je ne voulais vraiment pas que Hanotin repasse parce que pour moi il n’avait pas été un bon maire surtout pour les jeunes. J’ai l’impression que pendant son mandat beaucoup de choses ont disparu pour nous. Par exemple, on a perdu certains de nos « privilèges » comme les antennes jeunesse qui étaient des lieux importants pour se retrouver, organiser des activités ou simplement avoir un espace pour nous. On entend souvent des adultes se plaindre que les jeunes traînent dans la rue : c’est logique quand il n’y a presque plus d’endroits ou d’activités pour nous, forcément on se retrouve dehors.

Sur le même sujet : Candidats victimes de racisme : « Aux municipales, on doit souvent prouver beaucoup plus que les autres »

Vers 21 heures avec ma copine on est allées devant la mairie pour attendre les résultats. L’ambiance était vraiment particulière. Il y avait beaucoup de monde et surtout beaucoup de jeunes. Voir autant de personnes de mon âge s’intéresser à la politique m’a fait très plaisir. Ça montrait que nous aussi les jeunes on est concernés par ce qui se passe dans notre ville et qu’on a envie de nous impliquer.

Pendant qu’on attendait, j’ai discuté avec une dame qui m’a beaucoup marquée. Elle m’a expliqué que si Bally Bagayoko devenait maire ce serait quelque chose d’incroyable pour elle. Elle parlait du fait d’avoir une personne racisée à la tête d’une ville et de ce que cela pouvait représenter. Elle m’a raconté que sa grand-mère avait immigré d’Espagne pour avoir une vie meilleure en France. Le sujet de l’immigration la touchait donc énormément. Elle avait les larmes aux yeux.

« Les gens se prenaient dans les bras »

Puis il y a eu un moment très fort comme quand Bally Bagayoko est venu se mélanger à la foule. Les gens l’entouraient, lui parlaient, prenaient des photos. L’ambiance était pleine d’espoir. On sentait que tout le monde attendait l’annonce officielle.

Et finalement Mathieu Hanotin a déclaré que Bally Bagayoko avait gagné. À cet instant, toute la foule a explosé de joie. Les gens se prenaient dans les bras. C’était un moment d’euphorie collective très fort. Pour moi cette soirée restera un souvenir marquant. Voir des gens de tous âges célébrer un moment politique m’a fait comprendre que la démocratie c’est pas quelque chose « que pour les autres » mais que tout le monde pouvait s’impliquer.

Cette polémique montre aussi comment certaines fausses informations peuvent être utilisées pour alimenter des discours racistes.

Après l’élection, j’ai aussi remarqué que la victoire de Bally Bagayoko avait suscité de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux et dans les médias. Certaines étaient positives mais d’autres étaient très critiques voire racistes. Par exemple, sur les réseaux sociaux j’ai vu beaucoup de commentaires disant « bon courage aux habitants de Saint-Denis ». Ce genre de remarque m’a surprise car ce sont justement les habitants de la ville qui ont voté. Avec un peu plus de 50 % des voix Bally Bagayoko a été élu dès le premier tour ce qui signifie que la majorité des électeurs ont choisi ce candidat pour diriger leur ville.

Sur le même sujet : « Les catégories populaires sont évincées de la représentation politique en Seine-Saint-Denis »

Une autre polémique a également circulé dans l’actualité après son élection. Lors d’une interview Bally Bagayoko parlait de Saint-Denis en disant que c’était « la ville des rois et du peuple vivant » en référence à l’histoire de la ville et à la basilique où sont enterrés les rois de France. Cependant certaines personnes ont affirmé qu’il aurait dit « la ville des Noirs ». Cette affirmation a été relayée sur les réseaux sociaux et par certaines personnalités ce qui a créé une polémique.

Pourtant il s’agissait en réalité d’une mauvaise retranscription de ses propos : le maire a ensuite expliqué qu’il avait bien parlé de « la ville des rois » et non de « la ville des Noirs ». Pour moi cette polémique montre aussi comment certaines fausses informations peuvent être utilisées pour alimenter des discours racistes. Le fait d’avoir transformé ses paroles pour leur donner un autre sens donne l’impression que certaines personnes cherchent la moindre erreur ou la moindre phrase sortie de son contexte pour le discréditer. J’ai l’impression que cette rumeur a surtout servi à renforcer des préjugés déjà présents chez certaines personnes qui voulaient critiquer ou attaquer Bally Bagayoko après son élection.

Tout Politis dans votre boîte email avec nos newsletters !
Publié dans
Carte blanche

La carte blanche est un espace de libre expression donné par Politis à des personnes peu connues du grand public mais qui œuvrent au quotidien à une transformation positive de la société. Ces textes ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction.

Temps de lecture : 5 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

« La matière criminelle n’est pas un stock à résorber »
Carte blanche 10 avril 2026

« La matière criminelle n’est pas un stock à résorber »

Derrière la promesse d’efficacité du projet de loi SURE sur la justice criminelle et le respect des victimes, la tentation de raccourcir les procès menace d’appauvrir ce qu’ils ont d’essentiel : le temps nécessaire pour faire émerger la vérité, entendre les victimes et éviter les erreurs, comme l’explique Me Sarah Mauger-Poliak, avocate pénaliste.
Violences policières : « Les vitres du camion ont explosé et un gendarme a tiré deux fois »
Témoignage 9 avril 2026

Violences policières : « Les vitres du camion ont explosé et un gendarme a tiré deux fois »

Début décembre 2025, dans une free party en Bretagne, Victor, accompagné d’un ami, reçoit des dizaines de coups de matraques alors qu’il est au volant. Un gendarme tire à deux reprises sur le véhicule. Pour la première fois, Victor revient sur les faits et dénonce la criminalisation des free parties.
« Nos élèves perdent une année de cours sur toute leur scolarité »
Carte blanche 3 avril 2026

« Nos élèves perdent une année de cours sur toute leur scolarité »

Entre classes surchargées, manque de moyens, insécurité matérielle et absence de remplacements, Anaïs, professeure syndiquée à la CGT Éduc’action 93, témoigne d’un quotidien sous tension mais aussi d’un engagement profond pour ses élèves.
« Je vous écris depuis une cellule exiguë, loin de ma terre »
Palestine 1 avril 2026

« Je vous écris depuis une cellule exiguë, loin de ma terre »

Ali, un Palestinien, s’est vu retirer son statut de réfugié en février 2025 après des accusations qui auraient été transmises à la France par Israël. Depuis la maison d’arrêt où il se trouve, il témoigne d’une vie brisée par l’occupation.