« Fenêtre sur cour » ou le meurtrier imaginaire
Dans Hitchcock s’est trompé, Pierre Bayard démontre que la manière dont on a vu le chef-d’œuvre du maître du suspense est, depuis soixante-dix ans, biaisée. Un livre très convaincant.
dans l’hebdo N° 1778 Acheter ce numéro

© Archives du 7eme Art / Photo12 via AFP
Un quartier de New York dans les années 1950, une cour intérieure, un homme, photographe de profession, coincé dans une chaise roulante avec une jambe dans le plâtre, des jours à passer son ennui à observer les différents habitants de la cour, et, peu à peu, la certitude acquise que l’un d’eux a commis un meurtre. Ces quelques lignes suffisent à identifier l’un des chefs-d’œuvre d’Alfred Hitchcock, Fenêtre sur cour (Rear Window), datant de 1954, avec James Stewart et Grace Kelly dans les rôles principaux de Jeff et Lisa.
Un film vu et revu avec félicité, où culmine l’art du maître du suspense, jouant sur les bruits hors champ, les silences (un tiers du film est sans paroles, fait très exceptionnel pour une production hollywoodienne), sur ce qui est montré et caché, et donc sur l’imaginaire du spectateur. Depuis près de trois quarts de siècle que ce film existe, tout semblait avoir été dit et écrit à son sujet et sur la résolution de son intrigue : le représentant en bijoux, M. Thorwald, habitant au premier étage de l’immeuble situé en face de l’appartement de Jeff, a bel et bien tué sa femme.
Depuis près de trois quarts de siècle que ce film existe, tout semblait avoir été dit et écrit à son sujet.
C’était compter sans l’esprit inépuisablement ingénieux de Pierre Bayard, l’auteur du célèbre Comment parler des livres que l’on n’a pas lus (Minuit, 2007), professeur de littérature française à l’université Paris-8 et psychanalyste. S’il n’écarte pas l’humour, c’est très sérieusement que Pierre Bayard a établi une méthode de lecture des œuvres, fréquemment policières – Qui a tué Roger Ackroyd ? (Minuit, 1998), L’Affaire du chien des Baskerville (Minuit, 2008), La Vérité sur “Ils étaient dix” (Minuit, 2019)… –, disséquant leurs invraisemblances et leurs impensés narratifs et ayant recours à des notions savantes sur la psyché, voire quelques concepts psychanalytiques.
Dans son nouveau livre (son vingt-quatrième, l’auteur est prolifique), il se saisit pour la première fois d’une œuvre cinématographique, Fenêtre sur cour, donc. Il titre impudemment : Hitchcock s’est trompé. Délicieuse promesse, qu’il faut entendre ainsi : le réalisateur a cru qu’il filmait la découverte d’un meurtre par ses personnages ; or ceux-ci l’ont ou se sont abusé(s). Voilà ce qu’il faut
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