Le mythe du juge rouge
L’idée d’un magistrat ultra-politisé qui ne suivrait que son orientation personnelle revient régulièrement dans le débat et vise particulièrement les membres du Syndicat de la magistrature, classé à gauche.
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© STEPHANE DE SAKUTIN / AFP
"On les appelle les juges rouges ». Cette phrase en couverture de Paris Match le 25 octobre 1975 visait un groupe de jeunes juges syndiqués, affectés au tribunal de Béthune dans le Pas-de-Calais, et qui bousculaient, par leurs décisions, les habitus d’un corps élitiste et conservateur. Patrice de Charette, juge d’instruction et délégué régional du jeune Syndicat de la magistrature (SM) – créé en juin 1968 – fait écrouer un patron pour la mort d’un ouvrier sur un chantier. Scandale général qui met les accidents du travail à la une de l’actualité. Dans la foulée, trois autres magistrats condamnent un PDG à un an de prison ferme pour entrave au droit syndical. Cinq cents patrons manifestent devant le tribunal de Béthune en criant à l’acharnement.
« Les patrons ne supportent plus l’institution judiciaire quand elle cesse de fonctionner à leur profit », témoignait alors le juge de Charette. Les magistrats « avaient condamné le patron pour faire la démonstration que la cour d’appel de Douai allait surréagir, se souvient Maurice Zavaro, ancien magistrat à Béthune, membre du SM. Ils ont eu raison : de manière exceptionnelle, elle s’est réunie un samedi soir pour libérer le patron. Cela prouvait que la justice n’était pas la même pour tous », admet-il, tout en critiquant une méthode qui « prenait un individu en otage ». Jean Foyer, garde des Sceaux de 1962 à 1967, s’égosille dans la presse contre le Syndicat de la magistrature, « organisation subversive gauchiste ». L’image des « juges rouges » est née et, avec elle, un fantasme puissant de partialité des magistrats de gauche.
Cinquante ans plus tard, Patrice de Charette ne regrette rien. « On cherchait à rééquilibrer la balance et, naturellement, ça enquiquine les puissants. Nous portions une attention plus forte aux petites gens. Nous ne voulions pas que les sinistrés de la société deviennent aussi les sinistrés de la justice. » Aujourd’hui retraité, il continue de dénoncer une justice de classe toujours à l’œuvre. « On applique des peines démesurées à la petite délinquance et des décisions très précautionneuses pour les grands. Par exemple, je ne vois pas de détournements de fonds publics jugés en comparution immédiate à 23 heures. »
En 1975, le juge Patrice de Charette a fait écrouer un patron pour la mort d’un ouvrier sur un chantier. "Nous portions une attention plus forte aux petites gens. Nous ne voulions pas que les sinistrés de la société deviennent aussi les sinistrés de la justice." (Photo AFP).Cette justice de classe était déjà la cible de Paul Magnaud à la fin du XIXe siècle. Celui que Georges Clemenceau surnomma le « bon juge » et que ses supérieurs hiérarchiques accusaient d’être en « état d’insurrection morale ». Il avait relaxé, le 4 mars 1898, Louise Ménard, une voleuse de pain, arguant qu’il était « regrettable que, dans une société bien organisée, une mère de famille puisse manquer de pain autrement que par sa faute ». Magnaud plantait les graines de l’état de nécessité, qui verra le jour en 1994. Il revendiquait, seul, une interprétation des textes en faveur des démunis. « Le juge n’est pas fait pour appliquer la loi d’une façon mécanique, comme un écolier copiant des pages d’écriture », écrivait-il.
Une position que l’on retrouvera chez les juges de Béthune. À chaque fois, le retour du balancier historique est violent. Magnaud tombe dans l’oubli au moment où émerge la « crise de la répression », au début du XXe siècle, avec la chasse aux juges laxistes accusés de libérer des « monstres ». Cent dix ans plus tard, les termes du débat ont peu changé.
Sur la crête« On nous a fait apparaître comme des révolutionnaires infiltrés au cœur de l’appareil d’État pour dynamiter les institutions, en rit aujourd’hui Patrice de Charette. On était très loin de ça. Certes, j’ai toujours agi selon mes convictions, mais en appliquant strictement la loi. Sans jamais m’en écarter. C’est d’ailleurs la seule légitimité du juge. » L’acte de juger est-il politique ? Pour Aurélien Martini, secrétaire général adjoint de l’Union syndicale des magistrats (USM), majoritaire et se décrivant comme « apolitique », « juger est un acte juridictionnel. Le juge a
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