Une autre vision du travail

Pour répondre à la crise climatique, il faut inventer un nouveau modèle économique non productiviste dans lequel l’activité n’est plus centrée sur l’accumulation.

Jérôme Gleizes  • 15 novembre 2023
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Une autre vision du travail
© Guillaume Bourdages / Unsplash

Dans ces moments troubles, nous perdons nos fondamentaux comme l’abolition du salariat ou la nécessité de privilégier les besoins fondamentaux plutôt que créer des besoins nouveaux. La vision utilitariste du travail redevient la norme dominante et contamine tout le monde, y compris la gauche et les écologistes. Le débat sur l’immigration ne porte plus sur la liberté d’aller et venir, et le progressisme se résume désormais à régulariser certains sans-papiers dans les métiers en tension. Quant au débat sur les minima sociaux, le workfare (1) se substitue petit à petit à l’État-providence, au welfare. Le sujet du revenu universel, social garanti, ou de tout autre système déconnectant l’activité de la rémunération devient un sujet secondaire.

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Les bénéficiaires d’une aide sociale aptes au travail doivent travailler en échange de leur allocation.

Le logiciel ChatGPT, basé sur une intelligence artificielle (IA), inquiète. Plutôt que d’être vue comme permettant de supprimer les métiers tertiaires inintéressants, de favoriser l’émancipation des salarié·es, l’IA est présentée comme une technologie dangereuse et créatrice de chômage. Marx avait anticipé cette situation dans la section les Grundrisse, faisant des savoirs le cœur de la production. « Le savoir [va devenir] une force productive immédiate, et, par conséquent, […] les conditions du procès vital de la société s[er]ont soumises au contrôle de l’intelligence générale, […] les forces productives sociales ne s[er]ont pas seulement produites sous la forme du savoir, mais encore comme organes immédiats de la praxis sociale. » Cet aspect est primordial à la compréhension de la situation économique actuelle. Le travail immédiat passe derrière le savoir qui devient force productive immédiate, c’est-à-dire producteur de valeur, sans nécessiter du capital. « La vraie richesse étant la pleine puissance productive de tous les individus, l’étalon de mesure en sera non pas le temps de travail, mais le temps disponible. »

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Hannah Arendt a distingué la poiêsis, l’œuvre créatrice, du ponein, le travail aliénant, ou, en termes gorziens, le travail autonome du travail hétéronome. Le savoir est une forme particulière de travail, indispensable à la production immatérielle. Cela permet de s’émanciper du productivisme. Mais il y a un nouveau conflit, une nouvelle forme d’aliénation entre celles et ceux qui veulent aliéner les subjectivités individuelles et celles et ceux qui désirent en rester maîtres et faire partager leurs connaissances sans contraintes. Pour répondre à la crise climatique, il faut inventer un nouveau modèle économique non productiviste dans lequel l’activité n’est plus centrée sur l’accumulation, mais sur la préservation de nos sociétés, de nos écosystèmes. Elle est complétée par un revenu garanti, déconnecté de l’activité, au service du développement humain, donnant l’indépendance par rapport aux choses, permettant de subventionner les activités non-marchandes.

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