Erdogan, quoi après la raclée ?

Les résultats des élections municipales en Turquie ont vu la déroute de l’AKP, le parti de Recep Tayyip Erdoğan. Bien qu’affaibli, on ne doute pas que l’autoritaire président tentera, une fois de plus, de faire mentir ceux qui préparent son enterrement politique.

Patrick Piro  • 2 avril 2024
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Erdogan, quoi après la raclée ?
Des partisans de l'AKP, parti de Recep Tayyip Erdoğan, à Ankara le 23 mars 2024.
© Jeff PACHOUD / AFP

Et la grande triomphatrice, en Turquie, c’est la démocratie ! L’hommage est compréhensible, venu des têtes dirigeantes du CHP (social-démocrate, laïc), vainqueur incontestable des élections municipales en Turquie de ce 31 mars. Dans la bouche d’Erdoğan, le très autoritaire président, méprisant l’État de droit, voilà un registre nouveau. « Nous éviterons de nous entêter, d’agir contre la volonté nationale et de remettre en question le pouvoir de la Nation », a-t-il déclaré au siège de l’AKP (le parti conservateur, islamiste modéré).

Mais quelle autre solution de repli restait-il à celui qui règne sans partage sur le pays depuis 2014, devant une déroute aussi monumentale pour son parti ? Le CHP l’emporte largement à Istanbul et Ankara, les deux principales villes du pays, et dans de nombreuses autres tenues pour des bastions de l’AKP. Le parti social-démocrate, avec près de 38 % de voix dans le pays, devance le parti présidentiel de deux points – une victoire beaucoup moins étroite qu’il n’y paraît quand on sait que le CHP n’avait plus dépassé les 25 % depuis deux décennies.

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L’an dernier, le très habile Erdoğan avait réussi à se faire réélire à la présidence en devançant Kılıçdaroğlu, le candidat du CHP, en dépit de sondages défavorables, alors que l’AKP avait déjà marqué un recul lors des municipales de 2019. Peut-il rééditer cette performance dans quatre ans ? On peut en douter, pour cette fois. Sa stature d’homme fort-refuge avait été un atout en sa faveur, alors que la guerre en Ukraine se déroule sur l’autre rive de la mer Noire. Lors du scrutin municipal de dimanche dernier, l’impact de la profonde crise économique que travers le pays depuis plusieurs années semble avoir largement orienté le choix de l’électorat turc.

Les urnes ont-elles déjà désigné le futur successeur d’Erdoğan ?

La sanction infligée à l’AKP est d’autant plus significative que le CHP l’a dominé sans alliance, alors que Kılıçdaroğlu, à la présidentielle de 2023, avait approché les 48 % des suffrages au second tour grâce au soutien d’autres partis d’opposition, dont le parti pro-kurde de gauche HDP, alors interdit de candidature. Ce dernier concourait dimanche, et il est arrivé largement en tête dans le sud-est du pays, à majorité kurde. On voit mal un Erdoğan affaibli procéder comme en 2019, lorsqu’il avait obtenu la destitution de la quasi-totalité des maires HDP pour les remplacer par des administrateurs à sa botte.

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Les urnes ont-elles déjà désigné le futur successeur d’Erdoğan, lui qui a coutume d’affirmer « qui remporte Istanbul remporte la Turquie » ? Ekrem Imamoğlu, maire CHP sortant de la capitale économique et culturelle du pays, est d’autant plus puissamment réélu qu’il a dû affronter une offensive exceptionnelle des cadres de l’AKP, et surtout d’Erdoğan lui-même, qui avait de facto institué ces municipales en un véritable enjeu national.

Aussi est-il tentant d’en faire le favori de la présidentielle de 2028, alors que la jeunesse – autre enseignement du scrutin de dimanche – affiche de plus en plus sa laïcité, pilier de la vision du CHP. De plus, Imamoğlu, 52 ans, est dans le camp du renouveau au sein de l’aile gauche de son parti, allié à Özgür Özel, qui a enlevé la présidence du CHP à Kılıçdaroğlu l’an dernier. « La Turquie n’acceptera plus d’être un État de non-droit », s’est félicité Özel dimanche.

Le parti présidentiel garde la main sur le Parlement et l’administration.

Il faudra sagement attendre 2028 pour vérifier la prédiction. La chute d’Erdoğan avait déjà été annoncée pour 2023, comme conséquence de la défaite de l’AKP aux municipales de 2019. Même si la raclée de 2024 est d’une tout autre ampleur, le parti présidentiel garde la main sur le Parlement et l’administration. Le Reis aura alors 74 ans, mais avec quatre années devant lui, sans élection nationale, on ne doute pas qu’il tentera, une fois de plus, de faire mentir ceux qui préparent son enterrement politique.

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