L’histoire du conflit israélo-palestinien revisitée

En soulignant l’importance des évangélistes chrétiens, l’historien éclaire le soutien indéfectible des États-Unis à Israël.

Denis Sieffert  • 24 avril 2024 abonné·es
L’histoire du conflit israélo-palestinien revisitée
En entrant le 1er mai 1948 dans Haïfa vidé de sa population arabe, Ben Gourion s’exclame : « Une vision terrifiante et magnifique ! »
© AFP

Comment la Palestine fut perdue et pourquoi Israël n’a pas gagné, Jean-Pierre Filiu, Seuil, 432 pages, 24 euros.

Du conflit israélo-palestinien on connaît évidemment les deux premiers protagonistes. On n’ignore rien ou presque de leurs tragédies. Mais on en omet souvent un troisième, lointain et pourtant décisif : l’évangéliste chrétien. Au mieux, on le regarde comme un intrus récemment apparu sur la scène du Proche-Orient. Le grand mérite du nouveau livre de l’historien Jean-Pierre Filiu est de rendre à cet étranger sa place et de le réinscrire dans l’histoire longue, jusqu’au fondement théorique et théologique du conflit, bien avant que celui-ci n’éclate.

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Plus sionistes que les sionistes juifs, plus colonisateurs que les colons israéliens, et tout aussi fanatiques que les plus fanatiques d’entre eux, les évangélistes chrétiens états-uniens pensent que l’existence d’Israël est la garantie du retour du Messie sur terre. Ils répondent, dans leur composante sioniste, à la question tant de fois posée : pourquoi les États-Unis d’Amérique soutiennent-ils Israël de façon inexpugnable ?

Alors même que Joe Biden hausse le ton contre Benyamin Netanyahou, le massacreur de Gaza, il éprouve le besoin de réaffirmer son soutien « indéfectible et fondamental » à l’État hébreu. Contradictoire ? En apparence seulement. Car la relation entre les deux pays répond à deux logiques qui semblent ne pas se connaître. L’une, politique, module son expression au gré des circonstances ; l’autre, religieuse, est aussi inamendable que la Bible.

Stratégie gradualiste

Pour nous éclairer, Filiu remonte le temps. Il rappelle l’épopée des pèlerins débarquant en 1620 du Mayflower « venus proclamer en Sion l’œuvre éternelle de notre Dieu ». Trois siècles avant Israël, l’Amérique est la nouvelle Terre promise. L’historien sort de l’oubli un révérend père Bush, ancêtre pas si lointain de deux présidents, qui prophétise en 1844, citant Ézéchiel, « la renaissance des os secs d’Israël » et un « ré-établissement (de la “race juive”) sur la terre de Canaan, qui sera définitif et permanent ».

L’ancêtre est aussi, accessoirement, l’auteur d’une biographie du prophète Mohammed, qu’il accuse d’avoir répandu « le poison d’une fausse religion ». Et les siècles se superposent sous nos yeux quand on décrypte la carte de la « reconquête » tracée par le révérend Bush, qui colonise par l’esprit un vaste espace entre la Méditerranée et le Jourdain, et dévore le Liban. Le colon Itamar Ben-Gvir n’est pas loin. Car nous voilà en pleine actualité. D’autant qu’avec Donald Trump les évangélistes chrétiens ont retrouvé une voix tonitruante. Mais Trump n’est ni le premier ni une parenthèse.

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Avant lui, Eisenhower, Johnson, Nixon ont été influencés par le télé-évangéliste Billy Graham, qui a doté sa folie des moyens modernes de communication. À cinq mille kilomètres du conflit, les évangélistes en sont devenus des acteurs majeurs, fanatiques au point d’inquiéter les juifs américains, mais d’un poids considérable dans la sociologie électorale états-unienne (1). Avec Netanyahou et ses alliés d’extrême droite, ils sont plus que jamais en phase avec Israël. Fort du soutien américain, le mouvement sioniste a pu dérouler une stratégie du fait accompli sans trop s’inquiéter de droit international.

1

Sur la crise du sionisme américain, lire aussi, de Sylvain Cypel, L’État d’Israël contre les juifs, La Découverte, 2020.

Méthodiquement, Filiu démonte cette « stratégie gradualiste » qui « transforme un acquis conjoncturel en gain irréversible », et en se gardant bien de trancher la question de l’objectif final. Il montre comment l’apparente modération des sionistes dits de gauche, ou laïques, a complété « l’absolutisme eschatologique » des ultras, qu’ils soient chrétiens ou juifs. Les premiers avancent masqués, comme Haïm Weizmann, qui affirmait en 1919 : «Quand cette nationalité (juive) formera la majorité de la population, c’est alors que le moment sera venu de réclamer le gouvernement de ce pays. »

Les seconds, sionistes révisionnistes d’extrême droite, se montrent, eux, impatients et radicaux. La Bible comme unique loi et la certitude d’être soutenus jusque dans les pires accès de violence ont conduit le sionisme là où il est aujourd’hui. C’est-à-dire tout près de l’annexion de la Cisjordanie et de l’anéantissement de Gaza. Les premiers, laïques, fondateurs du pays, ont tôt fait d’intégrer l’arme de la terreur, en laissant faire les groupes extrémistes. Ben Gourion lui-même ne peut pas cacher sa joie en entrant le 1er mai 1948 dans Haïfa vidé de sa population arabe : « Une vision terrifiante et magnifique ! » s’exclame-t-il.

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À ceci près que le peuple palestinien existe toujours, même si ses organisations les plus modérées ont été peu à peu marginalisées et décrédibilisées. Et c’est en cela qu’Israël n’a pas gagné, et ne connaîtra pas la paix sans solution politique. Est-ce que la Palestine est perdue, comme le suggère le titre diptyque que Filiu a donné à son livre ? L’actualité, plus que jamais, incline à le penser. Car la stratégie gradualiste des dirigeants israéliens a lourdement pesé sur le mouvement national palestinien. De celui-ci, Filiu analyse les faiblesses, qui ne sont pas toujours imputables aux Palestiniens eux-mêmes. À commencer par le plan de partage de 1947, inéquitable, puis la terreur répandue dans les villages arabes et l’exode qui s’ensuivit.

« Illusion arabe » et « dynamique factionnelle »

Pendant vingt ans, jusqu’en 1967, les Palestiniens ont cru pouvoir s’en remettre aux États arabes, l’Égypte en premier lieu. C’est ce que Filiu appelle « l’illusion arabe ». L’autre malédiction, quand les Palestiniens ont conquis leur autonomie politique, c’est la « dynamique factionnelle ». Les divisions au sein de l’OLP d’abord, puis la montée en puissance du Hamas, qui est allée jusqu’à l’opposition territoriale entre la Cisjordanie et Gaza. Mais, là encore, Israël a largement été à la manœuvre pour favoriser le mouvement islamiste afin de discréditer la cause palestinienne sur la scène internationale. Nous sommes, depuis le 7 octobre, au paroxysme de cette tragédie.

La cause palestinienne n’a rien d’une cause perdue, du fait de la détermination de tout un peuple à s’accrocher à sa terre.

Malgré les réalités d’aujourd’hui et un diagnostic dominé par le pessimisme, Filiu conclut paradoxalement que « la cause palestinienne n’a rien d’une cause perdue, du fait de la détermination de tout un peuple à s’accrocher à sa terre » et de « l’équilibre démographique » maintenu jusqu’à ce jour entre la Méditerranée et le Jourdain. Tout en dénonçant le caractère rhétorique de la solution à deux États, l’historien estime que c’est encore la seule piste défendable. Le livre de Filiu n’est pas seulement une somme revisitant par le menu cette longue histoire, il en propose une lecture originale, qui en déplace le centre de gravité et en souligne la part d’irrationnel, pour ne pas dire de déraison.

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