Cannes 2024 : le sacre du cinéma américain indépendant

En attribuant la Palme d’or non à l’Iranien en exil Mohammad Rasoulof, mais à Sean Baker pour Anora, le jury présidé par Greta Gerwig rate un grand geste mais a tout de même établi un palmarès de bon aloi. 

Christophe Kantcheff  • 28 mai 2024 abonné·es
Cannes 2024 : le sacre du cinéma américain indépendant
Sean Baker a réalisé une tragi-comédie enlevée, une belle œuvre.
© Stefanos Kyriazis / NurPhoto / AFP

Le jury de la soixante-dix-septième édition du Festival de Cannes, présidé par l’actrice et réalisatrice Greta Gerwig, aurait pu faire de la Palme d’or, décernée le 25 mai, l’un des plus grands événements politiques et esthétiques de l’année en l’attribuant au nouveau film de Mohammad Rasoulof. Les Graines du figuier sauvage met en scène une famille déchirée par un conflit, à l’image de celui qui secoue la société iranienne. Le père, bientôt juge au tribunal révolutionnaire, fait régner une terreur de plus en plus grande sur ses deux filles qui soutiennent le mouvement de protestation populaire « Femme ! Vie ! Liberté ! », sur lequel s’abat une brutale répression. Tandis que la mère, d’abord soumise à son mari et aspirant à une vie bourgeoise, va peu à peu évoluer.

C’est une œuvre d’une grande intensité, mise en scène avec la maîtrise de celui qui sait que tout acte est chargé d’une responsabilité et d’une signification. Car Mohammad Rasoulof n’a cessé d’être en butte aux accusations et aux méthodes d’intimidation du régime, qui l’a incarcéré une première fois pendant sept mois alors qu’il remportait l’Ours d’or à Berlin en 2020 pour Le diable n’existe pas. Cette fois condamné à huit ans de prison dont cinq applicables pour « collusion contre la sécurité nationale », il s’est décidé à prendre le chemin de l’exil, toujours douloureux. Mohammad Rasoulof était ainsi présent à Cannes pour présenter son film.

"Anora", ou l'inconséquence des riches Mohammad Rasoulof signe une œuvre splendide et implacable, dont la teneur esthétique est à la hauteur de la portée politique. Elle aurait mérité la Palme d'or. (Photo : Pyramide Films.)

Lui décerner la Palme d’or aurait donc été un geste éclatant. Les Graines du figuier sauvage a finalement reçu le prix spécial du jury, la récompense suprême allant à Anora, de Sean Baker, compatriote de Greta Gerwig. Une belle œuvre, comme la plupart de celles qui figurent au palmarès, les jurés ayant su discerner au sein d’une compétition de niveau moyen les films sortant du lot. Anora est une tragi-comédie enlevée développant un point de vue critique sur l’arrogance et l’inconséquence des riches s’exerçant aux dépens d’une femme, Ani, diminutif d’Anora, remarquablement interprétée par Mikey Madison. Strip-teaseuse dans une boîte de Brooklyn, elle se révèle être une jeune personne de caractère, tenant tête malgré l’humiliation dont elle est l’objet.

Cette Palme est aussi un formidable coup de projecteur sur le cinéma indépendant américain, très présent dans la compétition en raison de l’absence des studios due aux grèves des acteurs et des scénaristes en 2023. Ce cinéma indépendant est de plus en plus pauvre, explique, dans le numéro de mai des Cahiers du cinéma, Graham Swon (producteur, en particulier, du récent La Vie selon Ann), qui précise notamment que même Sean Baker, malgré sa notoriété – désormais appelée à grandir considérablement –, était jusqu’ici sous-financé. Quant à Megalopolis, réalisé et autofinancé par Francis Ford Coppola, une petite place au palmarès aurait pu lui être réservée en réponse à l’hallali dont il a été injustement la cible.

Le grand prix va à un autre film au féminin, signé par une réalisatrice indienne, Payal Kapadia, All We Imagine as Light, dont les héroïnes sont trois femmes du peuple qui envisagent leur émancipation sur le mode d’une promesse plus que d’une illusion. Cette œuvre pleine de beautés et de délicatesses a une portée politique, également comprise dans les propos tenus par la cinéaste lors de la remise de son prix : elle a en effet salué tous les travailleurs et travailleuses qui contribuent à la bonne tenue du festival.

Un clin d’œil aux précaires qui sont parvenus à se faire entendre au cours des deux semaines venant de s’achever, même si les positions des ministères de la Culture et du Travail restent pour

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Cinéma
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