« La Russie est devenue un pays fasciste »
À quelques semaines du 80e anniversaire du débarquement en Normandie, auquel la Russie est invitée, l’historien Sergueï Medvedev compare le « fascisme » russe à celui dans lequel l’Europe était plongée lors de la Seconde Guerre mondiale.

Sergueï Medvedev est un historien russe spécialiste de la période postsoviétique. Deux semaines après l’invasion de l’Ukraine, il a quitté la Russie et vit désormais à Prague, où il enseigne à l’université Charles. Dans son dernier ouvrage Une guerre made in Russia (Buchet Chastel), il développe l’idée selon laquelle la guerre en Ukraine est une continuation de la Seconde Guerre mondiale restée inachevée. Entretien.
Le 6 juin, la Russie sera invitée pour le 80e anniversaire du débarquement en Normandie. Si Vladimir Poutine n’y est pas convié, peut-on tout de même considérer cette invitation comme une forme de victoire idéologique de la Russie ?
"L'Europe a peur de Poutine, de la Russie et des armes nucléaires. Ceux qui ont moins peur, ceux qui ont déjà vécu l'agression russe, les Polonais, les pays baltes, utilisent le mot fascisme plus calmement." (Photo : Gintautas Berzinskas.)Bien sûr que c’est une victoire. Il faut retirer cette invitation, car la Russie aujourd’hui est l’héritière non pas des pays victorieux, mais de l’Allemagne hitlérienne. La Russie est devenue un pays fasciste. Et le fait que Poutine ne soit pas invité ne change rien. C’est un mauvais message pour le monde et pour le peuple russe. C’est avant tout un mauvais message pour les Ukrainiens. La Russie tue des Ukrainiens tous les jours, comment peut-elle être perçue comme un pays qui a battu le fascisme ? La Russie n'a plus le droit moral de dire qu'elle était membre de la coalition antihitlérienne. Je pense que la guerre en Ukraine a annulé la victoire de la Russie sur le fascisme. L'invitation de la Russie à l’anniversaire du débarquement en Normandie est une erreur profonde et fondamentale.
Le terme de « fascisme » que vous utilisez pour qualifier la Russie actuelle est peu utilisé en Europe. Pourquoi selon vous ?
L'Europe a peur de Poutine, de la Russie et des armes nucléaires. Ceux qui ont moins peur, ceux qui ont déjà vécu l'agression russe, les Polonais, les pays baltes, utilisent le mot fascisme plus calmement. Je n'ai pas du tout peur d'utiliser ce mot. C'est un parallèle absolu avec l'Allemagne hitlérienne. Qu'est-ce que la Russie d'aujourd'hui est devenue ? La Russie elle-même n'a pas peur. Ils ont pris comme symbole la lettre Z, qui est l'héritière directe de la croix gammée. Ils participent à des rituels absolument fascistes, avec des marches, l’endoctrinement des enfants, le culte des morts.
Je partage l’avis de mon collègue Timothy Snyder, professeur à l'université de Yale, qui, en mai 2022, a écrit un excellent article conceptuel intitulé “We should say it, Russia is fascist” (1). Il ne s'agit pas du fascisme classique du XXe siècle, avec ses mobilisations et ses processions aux flambeaux. C'est un fascisme postmoderne corrompu où les gens veulent voir la guerre à la télévision ou ne pas y penser du tout et se contenter de soutenir leur pays. Néanmoins, les mécanismes de soutien et de création d'une société totalitaire, les mécanismes d’endoctrinement de la jeunesse, les mécanismes de haine, le culte de la mort, le culte des morts, sont exactement les mêmes dans les régimes fascistes que dans la Russie d'aujourd'hui.
D’après le
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