« Au Parlement européen, la droite est tentée par une alliance avec l’extrême droite »

La dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron a escamoté le débat sur les conséquences d’élections européennes. Guillaume Sacriste, enseignant à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne, décrypte les nouveaux équilibres à venir au Parlement européen.

Patrick Piro  • 12 juin 2024
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« Au Parlement européen, la droite est tentée par une alliance avec l’extrême droite »
"Avec un quart de députés d’extrême droite, le Parlement européen voit aujourd’hui son barycentre politique se déplacer."
© Maxime Sirvins

Enseignant à l’université Paris-I et chercheur au Centre européen de sociologie et de science politique (CESSP), Guillaume Sacriste a récemment publié Le Parlement européen contre la démocratie ?

Le Parlement européen contre la démocratie ? / Les Presses de Sciences Po / 125 pages / 16 euros.

La poussée de l’extrême droite, lors des élections européennes, est plus spectaculaire en France que dans d’autres pays de l’Union. Si elle ne semble cependant pas en mesure de prendre le pouvoir au Parlement européen, quelle sera son influence ?

Avec « seulement » 25 % des sièges, l’extrême droite reste minoritaire : il est perturbant d’en arriver à ce genre de commentaire. Il y a dix ans à peine, il semblait impossible que l’extrême droite puisse exercer une quelconque forme de pouvoir au sein du Parlement européen. Cette institution, qui a toujours été à l’avant-garde de la construction européenne, a notamment été portée par des courants fédéralistes très puissants, à droite comme à gauche. Depuis 1979, date de la première élection du Parlement européen au suffrage universel direct, il fonctionne selon un système de grande coalition entre centre droit et centre gauche. Et, de temps en temps, avec une super majorité incluant les Verts. Les textes de la dernière législature ont été votés à 80 % par ce type de coalition, centriste et proeuropéenne.

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De ce point de vue, les élections européennes de 2024 font l’effet d’un traumatisme. Avec un quart de députés d’extrême droite, aboutissement d’une progression continue et spectaculaire depuis 2009, le Parlement européen voit aujourd’hui son barycentre politique se déplacer. Alors que le pivot de sa majorité parlementaire était le parti centriste Renew, qui comprend notamment Renaissance, il risque de basculer au PPE, le grand parti de droite chrétien-démocrate. On assiste donc à une claire droitisation du Parlement européen. La grande question : dans quelle mesure les alliances pourraient-elles changer ? Alliances sur lesquelles la Commission européenne, et plus particulièrement sa présidence, aura à s’appuyer à l’avenir. On parle actuellement d’une possible reconduction de l’Allemande Ursula von der Leyen, portée par la coalition sortante PPE-Renew-Socialistes et démocrates.

L’extrême droite, si elle ne va pas mener la politique du Parlement dans l’impasse, va contribuer à la droitiser.

Cette hypothèse n’est-elle pas justement fragilisée par le poids pris par l’extrême droite ?

Effectivement, pendant la campagne électorale, on a constaté des signes nouveaux de la part de la présidente sortante, issue du PPE, tout particulièrement en direction de l’italienne Giorgia Meloni, présidente du groupe ECR [CRE, Conservateurs et réformistes européens] où siègent des partis souverainistes d’extrême droite. C’est troublant, d’autant qu’Ursula von der Leyen n’a pas formellement dit qu’elle ne gouvernerait pas avec eux. Et avant même les débats électoraux, elle a emmené Meloni lors de voyages internationaux, notamment pour la fixation d’accords migratoires, comme si elle en faisait par avance une partenaire particulière de la politique à venir du Parlement européen et de la Commission européenne.

ZOOM : Le calendrier serré du Parlement européen

Le 16 juillet prochain, les eurodéputés élus ce dimanche prendront place dans l’hémicycle strasbourgeois, ainsi que possession de leurs bureaux personnels, accompagnés de leurs nombreux assistants. Avec pour première tâche de décider rapidement s’ils et elles reconduisent Ursula von der Leyen à la tête de la Commission – celle-ci étant a priori confirmée par une majorité qualifiée de chefs d’État et de gouvernement des 27 pays membres de l’Union, autre condition pour garder sa fonction. D’ici là, les négociations iront bon train pour la formation définitive des groupes politiques au sein du Parlement, appelés à se constituer officiellement dès les premiers jours de leur installation à Strasbourg. Puis, très vite également, les élus devront élire les membres des très influentes commissions parlementaires, avant que ne débutent les vacances parlementaires, au mois d’août.

Alors, Ursula von der Leyen sera-t-elle reconduite ? C’est relativement ouvert. Car même si elle est la candidate du PPE, principal vainqueur de ces élections européennes, elle n’y a pas que des amis. Et chez les alliés potentiels du PPE, il existe des réticences fortes. Le Belge libéral Charles Michel, président sortant du Conseil européen, a déclaré vouloir tout faire pour s’opposer à un nouveau mandat von der Leyen. Et d’autre part, quid de ses accointances avec ECR, et Meloni en particulier ?

Est-il évitable que l’extrême droite décroche plusieurs présidences de commissions au Parlement européen ?

ECR détient déjà la présidence de la Commission des budgets, assurée par un membre du parti flamand belge Nieuw-Vlaamse Alliantie (N-VA). Une commission importante, même si elle reste assez technique. On peut aussi s’attendre à ce que l’autre groupe d’extrême droite Identité et démocratie (ID) en décroche une autre dans la nouvelle mandature, en vertu d’un système d’attribution à caractère proportionnel. Cela peut influer sur les législations en débat, même s’il faut relativiser ce poids car, en toutes circonstances, il est nécessaire, au Parlement européen, d’établir des coalitions lors des votes. L’extrême droite, si elle ne va pas mener la politique du Parlement dans l’impasse, va donc sans doute contribuer à la droitiser, notamment en tenant des commissions.

On peut se poser la même question avec la nomination de commissaires à la Commission européenne…

Les partis d’extrême droite jouent désormais le jeu de l’UE.

On risque de constater le même type d’influence. Les candidats aux postes de commissaires sont présentés par les gouvernements nationaux, dont certains sont conservateurs, d’extrême droite, nationalistes, etc. Et ils doivent être approuvés par les parlementaires européens. Même s’il n’y a de vote formel que sur le collège des commissaires dans son ensemble, les parlementaires peuvent faire pression au moment de la nomination de chacun d’entre eux. Cependant, il est arrivé que des candidats considérés comme nationalistes se fassent retoquer. Ce fut le cas d’une candidate bulgare, par exemple, en raison de déclarations préalables opposées à la construction communautaire, dérogeant ainsi à une allégeance exigée de la part des commissaires. Même Orbán et son parti d’extrême droite Fidesz ont dû présenter des candidats compatibles avec la construction communautaire pour qu’ils soient acceptés.

Cependant, l’extrême droite va sans doute participer à une droitisation du collège des commissaires, même si l’on n’y verra pas de représentants ouvertement d’extrême droite : ECR, ID et les divers extrême droite n’auront jamais de majorité pour y parvenir. Par ailleurs, et c’est très important de le mentionner, ces partis d’extrême droite, pour la plupart, ont complètement changé d’attitude vis-à-vis de l’Union européenne : ils jouent désormais le jeu, il n’est plus question de la casser, mais de la transformer de l’intérieur, en obtenant d’elle qu’elle valide les principaux objectifs de leurs programmes. Il s’agit donc d’un projet de redéfinition, en faveur d’une Union européenne blanche, occidentale, très fortement opposée à l’immigration, avec une acception très exclusive de la culture européenne, tout en respectant, dans une certaine mesure, les logiques institutionnelles.

Faut-il s’attendre à des alliances majoritaires de circonstance avec le PPE, qui sort renforcé de ces élections ?

Manfred Weber, issu de la très droitière CSU allemande et qui préside le PPE, premier groupe parlementaire, est très compatible avec certains thèmes de l’extrême droite. Il a déclaré, entre autres, qu’il va falloir repenser le Pacte vert (Green Deal) de la législature précédente. Avec une bataille symbolique : la remise en cause de l’interdiction de la vente de voitures thermiques neuves en 2035. On s’attend aussi à ce que le règlement Reach qui encadre la commercialisation des produits chimiques ne soit pas durci, à la conduite de politiques industrielles plus agressives, à des règles beaucoup moins restrictives en matière de pesticides agricoles, etc.

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Et c’est une stratégie assez ouvertement définie par les penseurs du PPE que d’essayer d’attirer ECR et des partis d’extrême droite ouvertement antieuropéens vers un projet conservateur. Qui va manger l’autre ? Des pans du PPE finiront-ils par être attirés, par exemple, par des politiques migratoires très restrictives ? Ou bien, inversement, le PPE parviendra-t-il à « normaliser » une partie d’ECR ? En clair, Meloni pourrait être considérée par le PPE comme « compatible » sur certains votes pour lesquels le groupe aura potentiellement besoin d’elle, en matière de défense européenne, pour élargir ponctuellement la coalition, etc.

Alors même que cela constituerait un franchissement de ligne rouge, au sein des partis nationaux représentés au PPE ?

Les partis transnationaux du Parlement européen sont en général assez peu cohésifs, c’est-à-dire qu’ils n’imposent pas de discipline de vote en leur sein. Ils ne disposent pas nécessairement de programmes de coalition formalisés. Les majorités se construisent donc au cas par cas, selon les thèmes abordés et les équilibres trouvés sur les textes.

Jusqu’à présent, les deux principaux groupes d’extrême droite, ECR et ID, se sont montrés opposés. Est-il plausible qu’ils surmontent leurs divergences ?

Soulignons d’abord qu’ECR et ID ne sont pas non plus particulièrement cohérents en leur sein : certains partis pourraient tout aussi bien appartenir à la coalition d’en face. À ce titre, je trouve assez caricatural de présenter régulièrement ECR comme un groupe souverainiste mais acceptable, et ID comme franchement d’extrême droite et raciste. Or, s’il paraît difficile d’imaginer actuellement une fusion entre ECR et ID, je pense en revanche que les deux groupes pourraient parvenir à des accords sur des points techniques, pour accéder à un ensemble de ressources organisationnelles qui sont distribuées en fonction de la taille des groupes. On a cité les commissions et leurs présidences, mais c’est aussi, plus simplement, le nombre de bureaux, la capacité de produire des amendements, que les groupes signent à la proportionnelle, etc.

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On voit donc le très fort intérêt qu’aurait l’extrême droite à former le plus grand groupe possible, pas tant au nom d’un rapprochement politique entre leurs différentes coalitions, dans un premier temps, mais pour peser d’ores et déjà plus fort sur le Parlement européen grâce à un potentiel d’organisation accru. Par exemple, il a été question à un moment que le Rassemblement national finisse par entrer dans ECR avec Meloni. L’extrême droite pourrait redéfinir un nouveau groupe, avec un nouveau nom éventuellement. Cela ne me semble pas du tout inenvisageable. On glose parfois sur la contradiction apparente entre l’Europe et les nationalismes portés par l’extrême droite, mais les groupes qui la composent, malgré tout et depuis maintenant de longues années, essayent de travailler ensemble, définissent des textes communs. Tous les leaders ECR et ID, entre autres, ont signé une « déclaration d’Anvers », le 22 juin 2022, charte commune sur les grands principes d’une « Europe des nations ».

L’extrême droite n’a peut-être pas tant intérêt à viser la constitution d’un grand groupe politiquement cohérent.

Les fossés idéologiques qui les séparent ne les gênent pas tant que ça quand il s’agit d’avoir de l’influence sur le Parlement européen ou pour accéder à l’argent distribué pour le fonctionnement des groupes politiques. Par ailleurs, si l’on calcule que 25 % des élus du Parlement européen sont d’extrême droite, leur influence pourrait être supérieure, car nombre de parlementaires, parmi les non-inscrits, pourraient se rallier à ECR. C’est par exemple la vocation du Fidesz d’Orbán, qui a été exclu du PPE. Au fond, l’extrême droite n’a peut-être pas tant intérêt à viser la constitution d’un grand groupe politiquement cohérent, qui resterait de toute façon largement minoritaire, que d’adopter une attitude pragmatique pour accroître son influence, et notamment auprès du PPE.

Peut-on redouter de l’extrême droite qu’elle tente de bloquer le fonctionnement du Parlement ?

Je ne crois pas. Je pense que ça ne correspond ni à ses objectifs ni à sa capacité d’influence. En revanche, elle peut compliquer la construction de majorités et affaiblir le fonctionnement du Parlement européen. Cette institution a toujours cherché à afficher des positions d’ensemble cohérentes, notamment face aux chefs d’État et de gouvernement. Cela lui sera plus difficile dès lors que s’exprimerait en son sein une voix alternative forte, opposée au point de vue de la coalition majoritaire.

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