À gauche, face au RN, une nécessaire remise en question stratégique
La relative victoire du Nouveau Front populaire aux élections législatives ne doit pas masquer un constat inquiétant. Le Rassemblement national continue de progresser et de s’ancrer. Pour contrer cette hausse, la gauche a tout intérêt à s’implanter localement dans les zones rurales. Pas simple.
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© Mathieu Thomasset / Hans Lucas / AFP
"On n’aura pas de seconde chance. » Cyrielle Chatelain, présidente du groupe des Écologistes à l’Assemblée nationale, a tiré, la semaine dernière, dans nos colonnes, le signal d’alarme. Grâce à une mobilisation historique et à un front républicain, le pire a été évité. Le Rassemblement national, à qui les sondages promettaient une victoire, n’a finalement pas obtenu de majorité au Palais-Bourbon. Pourtant, loin d’une défaite en rase campagne, ce résultat ne doit pas masquer une nouvelle nette progression de l’extrême droite. De 89 à 143 députés en deux ans. Surtout, le RN s’implante de plus en plus dans nombre de territoires historiquement de gauche, souvent ruraux et populaires.
Spatialiser le vote, c’est occulter des enjeux sociaux beaucoup plus forts en termes d’inégalités et de différences de classes.
B. CoquardComment faire, alors, pour contrer cette progression ? Cette question, plus que jamais centrale, déchire aujourd’hui la gauche. Pour caricaturer, on a d’un côté la stratégie portée par Jean-Luc Mélenchon, consistant à concentrer davantage les efforts sur les quartiers populaires, les abstentionnistes et une jeunesse plutôt diplômée ; de l’autre celle de François Ruffin, qui souhaite faire refluer le RN dans des territoires populaires plus ruraux, en axant son discours sur le travail et les classes ouvrières, quitte, parfois, à éluder d’autres sujets.
Pourtant, ces deux stratégies, seules, sont dans l’impasse. « Les résultats du 7 juillet posent une vraie question à la gauche. D’un côté, les 'fâchés' ont continué à voter facho. De l’autre, la forte participation a plutôt bénéficié au RN, allant à l’encontre d’une 'armée de réserve' de gauche dans la population habituellement abstentionniste. Donc maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? » s’interroge Thibault Lhonneur, conseiller municipal à Vierzon et coauteur, pour la Fondation Jean-Jaurès, de l’enquête « Faire campagne en sous-préfecture ».
Le sociologue Benoît Coquard, auteur de Ceux qui restent (La Découverte, 2019), réfute l’idée d’une « fracture territoriale ». « Spatialiser le vote, c’est selon moi occulter des enjeux sociaux beaucoup plus forts en termes d’inégalités et de différences de classes », souligne-t-il dans une interview accordée à Society. Il conclut en affirmant qu’« on ne vote pas RN seulement parce qu’on est rural, mais disons qu’on a plus de chances d’être rural si on appartient aux classes populaires ».
Pourtant, c’est bien cette opposition entre villes et campagnes qui aujourd’hui anime le débat public et la gauche. Une opposition qui sert avant tout le discours des médias d’extrême droite. Une « construction », selon Salah Amokrane, militant toulousain de l’Assemblée des quartiers. « Ce duel me paraît fabriqué de toutes pièces. On crée des frontières là où il n’y en a pas », explique cette figure des quartiers populaires. Et Salah Amokrane de prendre l’exemple des lycées professionnels pour désigner un endroit, parmi d’autres, dans lequel les habitants populaires des zones rurales et ceux des métropoles convergent. Preuve qu’il y a un destin partagé, souvent traversé par des difficultés semblables : travail, éducation, logement.
Priorité aux quartiers populairesS’il y a bien des passerelles communes, force est de constater que le succès à gauche se trouve du côté des quartiers populaires. Pour l’expliquer, c’est à l’un des contributeurs de cette stratégie qu’il faut poser des questions. Le député de Seine-Saint-Denis Éric Coquerel tient d’abord à ne pas laisser fleurir le discours selon lequel La France insoumise aurait tourné le dos à la campagne. « Il n’a jamais été question de se tourner exclusivement vers les quartiers populaires. Mais plutôt d’y aller prioritairement », nuance celui qui a été élu dès le premier tour des législatives, à plus de 65 %.
À partir de là, Éric Coquerel est très clair. « Pourquoi les quartiers ? D’abord, parce qu’on y avait des élus. Ensuite, parce que les habitants vivent toutes les inégalités. Enfin, parce que ces habitants sont très jeunes », énumère-t-il. « Il y a une question d’efficacité, analyse Thibault Lhonneur, c’est beaucoup plus facile d’être élu dans ces territoires, et donc d’obtenir rapidement des postes à forte visibilité. Cela compte dans la stratégie des partis politiques. » Le but pour le député de la Seine-Saint-Denis ? « Avoir un levier suffisamment puissant pour créer un rapport de force » et générer un important « potentiel militant ».
Les gens vivent une réalité qui n’existe qu’à la télévision.
É. CoquerelÇa, c’est la théorie. Dans la pratique, la gauche a deux faiblesses de taille. La première, c’est qu’elle ne dispose pas, ou plus, de militants implantés localement dans une grande partie des zones rurales. Cet inconvénient révèle, en miroir, l’absence de « liens sociaux associatifs, collectifs ou partidaires qui, eux, sont très forts dans certains quartiers populaires », selon Éric Coquerel.
Porte à porte dans l'Essonne en faveur du Nouveau Front populaire, avant le premier tour des législatives. (Photo : Pauline Migevant.)La conséquence, et c’est la deuxième lacune de la gauche, c’est que « le
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