À Évry, les socialistes se déchirent sur l’alliance avec l’insoumise Farida Amrani

Les socialistes locaux ont décidé de soutenir la députée et candidate à Évry-Courcouronnes. La direction nationale du parti et la fédération de l’Essonne contestent cette prise de position et accusent le responsable socialiste de la section locale de ne pas respecter les statuts de sa propre formation.

Lucas Sarafian  • 11 février 2026 abonné·es
Partager :
À Évry, les socialistes se déchirent sur l’alliance avec l’insoumise Farida Amrani
Farida Amrani, députée du parti La France Insoumise (LFI), lors d'une séance de questions au gouvernement à l'Assemblée nationa, le 11 avril 2023.
© Thomas SAMSON / AFP
Municipales : un scrutin crucial

Édition spéciale. Pendant tout le week-end, tous les articles, reportages, enquêtes et décryptages liés aux élections municipales sont en accès-libre.

C’est une question brûlante, un dossier éruptif qui tracasse tous les militants socialistes. Partout en France. Faut-il s’allier avec La France insoumise (LFI) ? À Évry, le parti au poing et à la rose vacille depuis des jours. Ce bastion historique du socialisme n’est plus ce qu’il était autrefois. Mais l’affaire n’est pas que symbolique. Au sein de la préfecture de l’Essonne, la vieille maison se déchire.

Le 6 février, deux jours avant un conseil national décisif, une réunion censée acter la stratégie d’alliance des socialistes dans les municipales, Mamy Andria Masomanana, présenté comme le « secrétaire de section élu » lâche un communiqué : les socialistes évryens soutiendront Farida Amrani, la députée La France insoumise (LFI) et tête de liste de la « seule liste d’union de la gauche en capacité de gagner », selon les mots employés dans le texte.

Sur le même sujet : Municipales : entre LFI et le PS, la guerre totale est lancée

Sur les réseaux sociaux, Farida Amrani et Claire Lejeune, députée insoumise du département, relaient le texte. La polémique enfle. Car cette décision locale entre en contradiction avec la ligne décidée par la fédération départementale de l’Essonne. « Pendant un an, on a poussé pour une liste d’union », assure Nastassja Naguszewski, la patronne de la fédération socialiste, qui explique avoir échangé pendant des mois avec toutes les forces de gauche. Avant de comprendre que l’alliance de toute la gauche avec les insoumis n’allait jamais naître. En lien avec la direction nationale, la fédération de l’Essonne décide alors de soutenir la liste conduite par l’écolo Julien Monier. La ligne officielle est tranchée.

Du côté de la section locale, on soupçonne les cadres socialistes de nier les choix des militants et de vouloir bloquer tout accord avec les insoumis. « Ils ont pris cette décision parce qu’ils ne voulaient pas que nous signions l’accord avec Farida Amrani pour reprendre cette ville à la droite », considère Mamy Andria Masomanana. « Pour des calculs politiciens, leur fédération les a mis sous tutelle », dénonce Farida Amrani.

Ce n’est pas une position contre La France insoumise.

N. Naguszewski

Réponse de Nastassja Naguszewski : « On n’a pas trouvé d’accord avec Farida Amrani. On a réussi ailleurs en Essonne avec d’autres candidats LFI qui mènent des démarches de vrais rassemblements, à Yerres, Saintry-sur-Seine ou Étampes. Ce n’est pas une position contre La France insoumise. » Du côté de la fédération comme de la section locale, on se soupçonne mutuellement de vouloir négocier des postes. La bataille fait rage.

Section locale fragilisée

Au téléphone, Mamy Andria Masomanana refait l’histoire de sa ville, ce bastion historique du Parti socialiste (PS) dans ce département qui a vu naître une génération de piliers de cette famille politique. Manuel Valls, Jean-Luc Mélenchon, Benoît Hamon, Julien Dray, François Lamy, Jérôme Guedj… Depuis 1977, les socialistes ont gagné toutes les élections municipales. Mais l’histoire s’est arrêtée en 2019.

Évry, dirigée par le socialiste Francis Chouat, fusionne alors avec Courcouronnes, gérée par Stéphane Beaudet, édile depuis 2001 et membre des Républicains (LR) jusqu’en 2018. Ce dernier se retrouve à la tête de cette préfecture avant d’être officiellement élu par les habitants en 2020. « Francis Chouat a choisi de confier la ville à la droite », regrette Mamy Andria Masomanana.

Sur le même sujet : Municipales : la gauche n’a plus le luxe de s’égarer

Localement, les socialistes sont fragilisés. Car Francis Chouat, homme fort de la ville et bras droit historique de Manuel Valls, maire de 2001 à 2012, prend des distances avec le parti. Il appelle à voter en 2017 pour Emmanuel Macron dès le premier tour, claque la porte du PS, avant d’être élu député en 2018 avec le soutien de La République en marche (ex-Renaissance) et de très nombreux ténors de la droite dans le département. À Évry, il garde de l’influence. Mais le PS perd de sa superbe et les militants se fracturent. « La section a toujours été déchirée entre les fidèles de Francis Chouat qui ont suivi Stéphane Beaudet et ceux qui ont mené la fronde », raconte David Ros, sénateur PS de l’Essonne.

Que reste-t-il vraiment du socialisme évryen ? Des miettes. Tout est à reconstruire. Électoralement, les socialistes perdent du poids alors que les insoumis gagnent en influence. En 2022, Farida Amrani, investie par la Nupes, gagne la circonscription. En 2024, rebelote avec le Nouveau Front populaire (NFP). L’insoumise bat alors Stéphane Beaudet, maire de la ville.

Depuis 2022, on travaille avec les socialistes locaux. Ils ont travaillé avec nous sur le programme.

F. Amrani

Aux européennes, Évry a voté à près de 37 % pour la liste conduite par Manon Aubry. Élu secrétaire de section de la ville en 2025, Mamy Andria Masomanana affirme avoir tout fait pour « reprendre langue avec nos partenaires de gauche ». Et devant les résultats électoraux de LFI, les socialistes doivent, selon lui, se ranger derrière la candidature de Farida Amrani, qui se dit soutenue par les communistes, Génération.s, la Gauche républicaine et sociale et un courant des Écologistes.

La députée et candidate voit ce choix comme une évidence : « Depuis 2022, on travaille avec les socialistes locaux. Ils ont travaillé avec nous sur le programme. Pour eux, c’était une évidence de me soutenir. » Selon le communiqué de la section d’Évry publié le 6 février, un vote a été organisé. Et la section aurait tranché pour un soutien à la mélenchoniste « à l’unanimité des adhérents votants », d’après Mamy Andria Masomanana qui ne se souvient néanmoins pas de la date de ce scrutin.

Noyautage

Mais ce récit est loin d’être partagé par tous les socialistes du coin. Selon plusieurs responsables, la section locale serait extrêmement divisée. Au bord de l’implosion. « Ils ont commencé à discuter entre eux. On a senti que ça devenait compliqué entre ceux qui plaidaient pour aller avec Stéphane Beaudet et d’autres qui plaidaient pour aller avec Farida Amrani. Ils étaient incapables de gérer la situation, avance le sénateur David Ros. S’il y avait eu un vrai vote majoritaire, on aurait pu en tenir compte. Mais on sentait que chacun essayait de ramener du monde de son côté pour faire basculer la position. »

Sur le même sujet : Les gauches, (toujours) condamnées à s’entendre

La fédération départementale sonne alors la fin de la récréation. Les dirigeants estiment que la section évryenne aurait été noyautée par des militants favorables à Farida Amrani. « La section a doublé en six mois. Des gens très proches de Farida Amrani l’ont rejointe », lâche-t-on. Par ailleurs, Nastassja Naguszewski s’interroge sur le timing de publication du communiqué de la section locale. Pour elle, la manœuvre, rendue publique 48 heures avant un conseil national qui doit ratifier le positionnement du parti dans les villes de plus de 20 000 habitants, apparaît comme un « bazar opportunément orchestré ». Farida Amrani dément tout téléguidage.

Mise sous tutelle

Par ailleurs, Nastassja Naguszewski indique que la section a été, le 21 janvier, mise sous tutelle, une procédure interne visant à déléguer la gestion de la section locale à des instances supérieures, comme la fédération départementale, et empêchant les militants locaux d’être autonomes dans leur prise de décision. La section locale connaîtrait ainsi sa troisième tutelle depuis 2020. Aujourd’hui, elle n’aurait donc aucune autonomie. Et Mamy Andria Masomanana n’aurait pas le pouvoir de signer des communiqués.

Ils font croire que c’est une section qui existe mais c’est une fraction qui a voulu rejoindre Amrani avec le logo du PS.

D. Ros

« La section dysfonctionne depuis assez longtemps, soutient Nastassja Naguszewski. Depuis l’élection du nouveau secrétaire de section, j’ai des demandes régulières déposées auprès de la commission des conflits de notre fédération pour une remise sous tutelle. » Elle raconte notamment des faits d’injures, de violences et de défauts « d’animation politique ». Le sénateur David Ros évoque également des absences de réponses à des convocations. Pour la fédération départementale, les irrégularités sont là. Du côté de la direction nationale, on parle de « carences administratives ».

Sur le même sujet : « Les municipales sont vitales pour que La France insoumise perdure »

Le 27 janvier, la fédération annonce la mesure aux militants locaux. « Pour je ne sais quelle obscure disposition et avant même que nous nous prononcions, la direction de la fédération a décidé de nous mettre sous tutelle », interroge Mamy Andria Masomanana, certifiant ne pas avoir eu connaissance de ces « algarades dénoncées » et de ces « avanies concernant de putatifs “défauts d’animation politique” ». Le responsable local dénonce une mise sous tutelle « illicite » et estime que cette décision aurait dû être « validée » par la direction nationale après le lancement d’une commission d’enquête interne.

Ce que conteste Nastassja Naguszewski, comme la direction nationale. « Si la procédure réglementaire a été respectée, la fédération est dans son bon droit car sa légitimité statutaire est supérieure à celle de la section », rappelle Jonathan Kienzlen, secrétaire national chargé des statuts du parti. « Ils contestent pour gagner du temps, glisse David Ros. Ils font croire que c’est une section qui existe mais c’est une fraction qui a voulu rejoindre Amrani avec le logo du PS. » De son côté, Mamy Andria Masomanana l’annonce déjà : les militants d’Évry continueront la campagne aux côtés de la députée mélenchoniste. Règlements de comptes à O.K. Corral.

Tout Politis dans votre boîte email avec nos newsletters !
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

Municipales : à Lille, la gauche et le petit privilège de ses divisions
Reportage 13 mars 2026 abonné·es

Municipales : à Lille, la gauche et le petit privilège de ses divisions

Écologistes et insoumis rêvent de prendre le beffroi alors que les socialistes veulent garder à tout prix leur bastion historique. Et à deux jours du premier tour, la question des alliances est déjà dans toutes les têtes.
Par Lucas Sarafian
Municipales : des listes citoyennes pour redonner confiance en la politique
Démocratie 13 mars 2026 abonné·es

Municipales : des listes citoyennes pour redonner confiance en la politique

Depuis 2020, une soixantaine de mairies sont gérées par des listes citoyennes. Un mouvement qui s’étoffe pour ces élections municipales, renforcé par le besoin de réconcilier les habitants avec la politique, et de faire front face à l’extrême droite.
Par Vanina Delmas
À Poitiers, la démocratie participative à l’épreuve des municipales
Reportage 13 mars 2026 abonné·es

À Poitiers, la démocratie participative à l’épreuve des municipales

Dans cette ville de la Vienne, la démocratie participative a été éprouvée pendant six ans par la maire Léonore Moncond’huy. Elle est au cœur des débats de cette campagnes… et de la division de la gauche.
Par Vanina Delmas
« La vraie opposition, c’est les puissants contre les précaires, pas les Calaisiens contre les exilés »
Entretien 13 mars 2026

« La vraie opposition, c’est les puissants contre les précaires, pas les Calaisiens contre les exilés »

Face à la maire Natacha Bouchart et à la poussée de l’extrême droite, la liste « Calais à gauche toute » veut rompre avec la politique d’hostilité menée contre les personnes exilées. Juliette Delaplace, figure associative et numéro deux de la liste, détaille comment une municipalité peut résister à la militarisation de la frontière.
Par Pauline Migevant