Pavese, les égarements d’un poète avant tout

L’écrivain italien tint durant les dernières années du régime mussolinien un journal intime, retrouvé en 1962, où il livrait des assertions philo-­fascistes. La chercheuse Francesca ­Belviso l’a fait paraître en 2020 en Italie, relatant également ses difficultés à le faire publier. Cet inédit sulfureux est aujourd’hui traduit en ­français.

Olivier Doubre  • 18 septembre 2024 abonné·es
Pavese, les égarements d’un poète avant tout
Francesca Belviso propose ici un ouvrage fondamental permettant sans aucun doute d’appréhender l’histoire du peuple italien et de ses impensés.
© Costa / Leemage

Peu après la Libération, sans doute à l’été 1945, alors que l’engagement politique est considéré comme une valeur suprême, Giulio Einaudi, lors de l’un des premiers comités éditoriaux libérés de la censure fasciste de la maison d’édition qui porte son nom (bientôt l’une des plus prestigieuses en Italie, souvent comparée à Gallimard), demande à chacun des participants d’indiquer sur une feuille de papier ses orientations politiques. Beaucoup écrivent Parti communiste italien (PCI), d’autres se présentent comme libéraux, républicains ou socialistes de gauche. Cesare Pavese, pilier de la maison, éditeur et traducteur prolifique, inscrit un simple P. Tous lui demandent ce qu’il veut dire ; il répond simplement, souriant : « Poète. »

Il écrira dans son Journal, quelques mois avant son suicide, qu’il 'n’est pas un bon camarade'.

Cette anecdote est particulièrement parlante à propos de l’auteur du Bel Été ou du Métier de vivre, son passionnant journal publié après son suicide en août 1950 à Turin. Il vient en effet de prendre, en 1945, sa carte du PCI. Ce qui fait s’interroger sur la profondeur de son engagement communiste, alors que l’Italie connaît une intense activité politique, et le Parti une croissance immense de ses adhérents, jusqu’à devenir le plus grand PC d’Europe occidentale.

Au-delà d’un goût pour la provocation, Pavese affirmait sans doute là sa différence avec la maison d’édition et son propriétaire, engagés dans une politique éditoriale qui s’emploie à accompagner le renouveau intellectuel et culturel, après vingt ans de régime fasciste, de la gauche italienne. ­Surtout du PCI. Son secrétaire général, Palmiro Togliatti, vient alors de donner son accord à Einaudi pour publier les très importants écrits de Gramsci, fondateur du Parti, rédigés au cours des onze années qu’il passa dans les geôles fascistes, jusqu’à y décéder en 1937.

Au-delà de la personnalité souvent provocatrice et individualiste de Cesare Pavese, cet épisode traduit ce qu’il nomma son « manque d’intérêt » pour la politique – en dépit du fait, paradoxal, qu’il vient d’adhérer à un parti, et non des moindres – et d’abord son vif « désintérêt pour la littérature politique ». Soit son aversion pour le

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