« Miséricorde », pour l’amour du prochain
Alain Guiraudie met en scène une histoire où un meurtre a moins d’importance que le désir, faisant triompher une amoralité tranquille dans un film réjouissant.
dans l’hebdo N° 1832 Acheter ce numéro

© Les films du losange
"Et d’ailleurs, moi-même, tout athée que je suis, je vois bien que je reste attaché à quelque chose de catholique, j’aime les églises, j’ai de la sympathie pour les curés, je trouve les enterrements à l’église plus beaux que les enterrements civils ou les cérémonies au crématorium. » Ces lignes sont extraites de Rabalaïre, le deuxième roman d’Alain Guiraudie (1), qui a ajouté la corde « écrivain » à son arc depuis une dizaine d’années.
Épais volume de 1 000 pages publié en 2021, Rabalaïre est non seulement un roman-feuilleton ultra-contemporain, d’une liberté de ton et d’imagination sans limite (tout comme son troisième roman, paru en mars de cette année, Pour les siècles des siècles). Mais on peut aussi le voir comme une mine de laquelle aurait été extraite l’essentiel de l’argument de ses deux derniers films. À savoir Viens je t’emmène (2022) et celui qui arrive sur les écrans aujourd’hui, Miséricorde.
Miséricorde… Avec un tel titre, on comprendra notre choix de la citation initiale, propos du narrateur qui rejoignent en l’occurrence la pensée de l’auteur. Mais si parfum d’encens il y a, il ne sera jamais anesthésiant. Il aura plutôt un effet euphorisant. Du réalisateur de L’Inconnu du lac (2013), il faut s’attendre à toutes les surprises, sauf les mauvaises. Aucun risque à se retrouver face à une œuvre sacrifiée sur l’autel du conformisme.
Encore un mot à propos de Rabalaïre. En occitan, le terme signifie « un mec qui va à droite, à gauche, un homme qui aime bien aller chez les gens ». C’est ce que montre le générique du début, au sens littéral : un long enchaînement de virages, à gauche et à droite, pris par une voiture dont, une fois à destination, sort le protagoniste, Jérémie (Félix Kysyl), qui se rend dans une maison n’étant pas la sienne.
Cette maison, sise dans un village de l’Aveyron, est celle de Martine (Catherine Frot) et de feu son mari, dont Jérémie fut l’apprenti boulanger. Celui-ci est venu pour le voir une dernière fois, sur son lit de mort, et assister à son enterrement, mené par l’abbé du village (Jacques Develay). Martine, heureuse de retrouver Jérémie, réactive avec lui des souvenirs, ouvre des albums-photos. Le jeune homme s’arrête sur l’une d’elles en particulier : son ancien patron y apparaît en maillot de bain, bien de sa personne. Pas de doute, nous sommes chez Guiraudie : le désir y est incessant, il circule partout et surgit sans crier gare.
PulsionsAttendu par personne, chômeur depuis peu, Jérémie s’installe chez Martine. On pourrait même dire qu’il s’incruste. C’est en tout cas ce que finit par penser Vincent (Jean-Baptiste Durand), le fils de Martine, qui va jusqu’à soupçonner son ancien camarade de jeunesse de chercher à séduire sa mère. De ce fait, il se montre de plus en plus menaçant.
Pour occuper son oisiveté, Jérémie se rend chez un voisin, Walter (David Ayala), ami du disparu, avec qui il boit force verres de pastis. Soudain, alors que Walter est momentanément occupé, le jeune homme manifeste son attirance pour son hôte, en se jetant sur lui après avoir revêtu ses sous-vêtements. Comme nous le disions plus haut, le désir affleure dans toutes les situations. Et même si, Walter l’ayant violemment
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