Véronique, mère de Rémi Fraisse : « L’État n’a pas tiré de leçons de la mort de mon fils »

Quasiment dix ans de silence, de batailles face aux mensonges de l’État et à l’impunité des forces de l’ordre après le drame de Sivens. Véronique témoigne aujourd’hui avec franchise et pudeur pour rétablir les faits et ouvrir les yeux sur la répression qui frappe les luttes écologistes.

Vanina Delmas  et  Maxime Sirvins  • 16 octobre 2024 abonné·es
Véronique, mère de Rémi Fraisse : « L’État n’a pas tiré de leçons de la mort de mon fils »
À Sivens en octobre 2015, un rassemblement en hommage à Rémi Fraisse, un an après son décès.
© Maxime Sirvins

Le 26 octobre 2014, Rémi Fraisse, âgé de seulement 21 ans, est brutalement tué sur la ZAD de Sivens à cause d’une grenade offensive de la gendarmerie qui s’est logée entre sa nuque et son sac à dos. Rapidement, la grenade est interdite et le projet de barrage annulé. Trop tard. Après le choc et l’effroi, la famille du jeune homme est confrontée à une cascade de mensonges et fait face au mur des institutions judiciaires. Dix ans après la mort de Rémi Fraisse et trois ans après la décision de non-lieu, sa mère, Véronique, a décidé de s’exprimer, mais en gardant l’anonymat. Son fil rouge : la quête de vérité. Sans fioritures, elle fonde toutes ses déclarations et interrogations sur les éléments des enquêtes et des rapports qui forment l’épais dossier « Rémi Fraisse ».

Depuis dix ans, le nom de Rémi Fraisse est présent dans toutes les mobilisations écolos, dans les manifestations contre les violences policières. Comme un symbole. Qu’en pensez-vous ?

Véronique : Effectivement, tout le monde s’est approprié sa mort, son passé ou même son futur. Ce n’est pas forcément malveillant mais, parfois, c’est surprenant. Il est devenu un martyr et un étendard.

Voulez-vous nous raconter qui était Rémi ?

Rémi était un jeune pacifiste plein de vie qui faisait des études en gestion et protection de la nature. Il était bénévole à France Nature Environnement (FNE) Midi-Pyrénées et avait adhéré à la Ligue des droits de l’homme. Avec FNE, il faisait des relevés de la présence de la renoncule à feuilles d’ophioglosse, une fleur jaune protégée qui est aujourd’hui devenue son emblème. Il était respectueux des autres, des animaux, de la nature. Je me souviens, quand il était petit et qu’on faisait des balades en famille, il ramassait avec son père les déchets pour les mettre à la poubelle. Il a eu une conscience écologique très tôt et disait souvent que « les arbres, c’est la vie ». Il essayait de faire en sorte que ses actions soient conformes à ses valeurs. Mais c’est le hasard qui l’a conduit à Sivens.

Saviez-vous qu’il se rendait à Sivens ce jour-là et connaissiez-vous la situation sur place ?

Même si on habitait la région toulousaine, on n’avait jamais entendu parler de la lutte contre le barrage avant. Je connaissais celle de Notre-Dame-des-Landes, mais sans plus. J’étais loin d’imaginer qu’on pouvait tuer des gens ainsi. Ce jour-là, un de ses amis voulait s’y rendre, mais n’avait pas de véhicule. Rémi a décidé d’y aller, de l’emmener ainsi que d’autres amis, car l’événement était annoncé festif avec des concerts. Dans l’après-midi, il est passé à la maison avec eux pour récupérer un blouson et un duvet. Ils ont assisté à des débats et aux concerts.

À la fin, ils ont entendu des bruits qui ont attiré leur attention. Est-ce qu’ils ont compris que c’étaient des affrontements ? Je n’en sais rien. Un grand nombre de personnes ont décidé de se rapprocher. La suite de l’histoire, vous la connaissez. Rémi n’était ni manifestant, ni zadiste, ni activiste. Oui, il avait une conscience écologique. Et peut-être que s’il avait assisté ce jour-là à de tels événements et que quelqu’un était mort, il serait devenu militant.

Pourquoi témoignez-vous aujourd’hui ?

Dix ans après, il me semblait important de témoigner des mensonges d’État qui ont suivi la mort de Rémi et de la façon dont a été traité le dossier. Mais aussi pour permettre aux gens de poser un autre regard sur les événements actuels qui se déroulent dans les manifestations contre les mégabassines ou sur la mobilisation contre l’A69. J’ai lu le dernier rapport de la commission d’enquête sur les atteintes au droit lors des opérations de police et de gendarmerie sur l’A69. C’est assez consternant.

"Dès qu’il y a un blessé ou un mort, ils cherchent à créer de la confusion, de l’ambiguïté." Rassemblement en hommage à Rémi Fraisse, en octobre 2015. (Photo : Maxime Sirvins.)

L’histoire se répète. L’État n’a pas tiré de leçons de la mort de Rémi. Le mode opératoire, les outils de communication sont toujours les mêmes. Dès qu’il y a un blessé ou un mort, ils cherchent à créer de la confusion, de l’ambiguïté, en mentant sur le déroulé des événements, en criminalisant la victime, voire la famille, pour les transformer en coupables et ainsi tenter de justifier la violence d’État.

Comment se sont passées les heures immédiates qui ont suivi la mort de Rémi ?

Ça a été deux jours de mensonges, de diverses stratégies pour le rendre responsable, pour incriminer la famille. Le premier mensonge concerne les conditions de la mort de Rémi. Il a très rapidement été annoncé qu’un mort avait été trouvé dans la forêt. Effectivement, des affrontements s’étaient déroulés dans la forêt. Dire ça faisait passer Rémi pour un méchant, un manifestant cherchant la confrontation.

Rémi était bien mort devant eux, loin de la forêt, et ils le savaient depuis le début. Ils ne

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