Sandrine Rousseau : « La paresse est subversive »

La militante écoféministe, essayiste et députée de Paris appelle la gauche à sortir de son obsession du travail pour s’occuper de la question du temps libéré.

Lucas Sarafian  et  Olivier Doubre  • 18 décembre 2024 abonné·es
Sandrine Rousseau : « La paresse est subversive »
À Paris, le 12 décembre 2024.
© Maxime Sirvins

Députée écologiste de Paris depuis 2022, membre de l’aile radicale au sein des Écologistes, militante écoféministe, elle est une fervente défenseure de l’union des gauches. En 2021, elle se présente à la primaire écologiste en vue de la présidentielle mais échoue face à Yannick Jadot. À l’Assemblée, elle préside la commission d’enquête sur les violences sexistes et sexuelles dans le cinéma. 

La défense du temps libre fait-elle partie de l’identité de la gauche ?

Non seulement la défense du temps libre fait partie de l’identité de la gauche, mais c’est surtout un combat social fondamental. Nous devons batailler contre deux idées. La première est que les loisirs des pauvres seraient dangereux pour la société. Thomas Malthus (économiste britannique de l’école classique du XVIIIe siècle, N.D.L.R.) affirmait que les plus précaires utiliseraient ce temps libre pour « forniquer ». Deux siècles plus tard, Jean-Michel Blanquer explique qu’ils en profiteraient pour acheter des écrans plats. Cet argument transcende les discours de droite. La deuxième idée, c’est que le corps des pauvres n’a pas de valeur, contrairement à celui des bourgeois, qui en prennent soin par des cures et des bains au XIXe siècle. Il faut des mouvements sociaux progressistes pour combattre ces deux idées.

Le 30 janvier 2024, Gabriel Attal, lors de son discours de politique générale à l’Assemblée, l’a assuré : « Personne ne demande un droit à la paresse dans notre pays. » Comment comprenez-vous cette assertion ?

Il a même défendu le devoir de travailler. Or c’est une violence sociale et écologique. Et la politique macroniste n’a de cesse d’alimenter ces violences, que ce soit en mettant en place les 15 heures de travail gratuit au sein de la dernière réforme du RSA ou en reculant de deux ans l’âge de départ à la retraite. Les gouvernements d’Emmanuel Macron n’accordent aucune importance au corps des pauvres. Je me souviens des débats autour de la loi sur le RSA en 2023.

Défendre le droit à la paresse, c’est protéger les plus vulnérables.

J’étais en colère car les discours tenus étaient indécents : ils ne prenaient pas en considération la santé mentale ou l’état physique des Français. En affirmant qu’il existe un devoir de travailler qui s’opposerait au droit à la paresse, Gabriel Attal impose une vision méprisante à celles et ceux qui ne peuvent pas travailler ! Défendre le droit à la paresse, c’est protéger les plus vulnérables et vouloir sortir de cette société productiviste qui rêve de toujours plus de croissance. C’est le seul horizon désirable et je suis fière de défendre ce droit.

À quel moment avons-nous oublié que les grandes conquêtes sociales étaient fondées sur la réappropriation de notre temps ? Le philosophe André Gorz voulait bâtir la « société du temps libéré » : un temps libéré du capitalisme, de la production, de la consommation. Dans le Droit à la paresse, Paul Lafargue l’affirmait déjà en 1880 : il faut donner le droit à la paresse aux classes laborieuses pour empêcher les bourgeois de surconsommer.

Lors des débats autour de la réforme des retraites en 2023, vous avez utilisé cet argument du « droit à la paresse ». Pourquoi était-ce pertinent ?

Cette réforme des retraites imposait deux ans de travail supplémentaire à tous les Français, y compris ceux qui ont les métiers les plus durs et ceux qui ont les corps les plus abîmés. Elle était notamment défendue par Gabriel Attal, qui n’a pas beaucoup travaillé dans sa vie. 

On tente de nous imposer un ordre social très éloigné de la réalité. Regardons les chiffres concernant les accidents du travail, par exemple : deux accidents mortels se produisent chaque jour en France. Et 40 % des salariés s’estiment en souffrance au travail. Quand on interroge les travailleurs exerçant des métiers pénibles physiquement, comme les déménageurs, les carreleurs ou les aides à domicile, ce dont ils se plaignent le plus, c’est la souffrance psychique.

Les chiffres concernant les burn-out ne sont pas pris en compte mais, selon les estimations de différents chercheurs, il y aurait entre 300 000 et 500 000 victimes. C’est énorme lorsque l’on connaît les dommages du burn-out dans une vie en termes de reconstruction, de fragilisation, de vulnérabilisation.

Et on est en train de nous expliquer qu’il faut travailler plus pour gagner plus ? Pour certains, dont le travail est pénible, c’est une question de vie ou de mort. Un mouvement de fond transclasse traverse actuellement la société et questionne éthiquement, philosophiquement, voire physiquement, notre rapport au travail. Si la gauche ne le comprend pas, elle sera définitivement à côté de la plaque.

Promouvoir le temps libre, est-ce anticapitaliste ?

S’il est en

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