« Bristol », c’est aussi ça l’aventure
Avec son seizième roman, Jean Echenoz témoigne d’une force comique dans la langue ragaillardissante.
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© Mathieu Zazzo
On pourrait se demander ce qui fascine Jean Echenoz dans les défenestrations ayant lieu au cœur du 16e arrondissement de Paris. On se souvient peut-être que son précédent roman, Vie de Gérard Fulmard (1) – sorti il y a cinq ans déjà, on s’impatientait ! –, avait pour héros un homme habitant rue Erlanger, celle-là même qui avait vu, un jour de 1975, le chanteur Mike Brant y choir après une chute du sixième étage, triste anecdote mentionnée au fil du récit.
Or, son nouveau roman, dont le titre est aussi le nom de son protagoniste, Bristol, domicilié rue des Eaux, débute ainsi : « Bristol vient de sortir de son immeuble quand le corps d’un homme nu, tombé de haut, s’écrase à huit mètres de lui. » Quoi qu’il en soit, il est incontestable que le 16e arrondissement est un tropisme romanesque pour l’auteur de L’Occupation des sols…
Même si Bristol n’y fait guère attention dans l’immédiat, ce cadavre inopiné ne lancerait-il pas l’intrigue dès l’incipit ? Pas sûr. On n’affirmera pas ici que Jean Echenoz est un maître de l’histoire bien troussée ni du suspense classique. Ses lectrices et ses lecteurs savent qu’il est un grand joueur, qu’il n’aime rien tant que de prendre ses distances avec tout ce qui se présente comme littéral, et que l’expression « subversion des genres » a souvent été utilisée pour caractériser son travail.
On ne s’étonnera donc pas que le mystère de cet événement inaugural ne soit pas au cœur de Bristol, comme si le roman ne s’y intéressait que secondairement, imitant l’attitude de son héros : sur le coup, en effet, celui-ci a mieux à faire. Bristol est en train de parachever les préparations du tournage de son prochain film.
Écriture visuelleIl fallait bien qu’un jour Jean Echenoz ait pour protagoniste un cinéaste, lui dont l’écriture est on ne peut plus visuelle. Il peut même faire concurrence à son personnage puisqu’il lui arrive d’utiliser les spécificités d’une caméra et le vocabulaire technique idoine pour une description. Comme ici : « Un gros plan nous permet d’observer, sur l’annulaire voisin, le relief pâle et concave d’une alliance enlevée, comme une jante privée de son pneu. »
Cela dit, avec un tel héros, l’auteur ne peut-il donner libre cours à son amour du cinéma (visible explicitement dans l’exposition que lui avait consacrée le Centre Pompidou en 2017) ? Oui, à sa manière, c’est-à-dire, pensera-t-on dans un premier mouvement, avec une distance ironique. Mais pas seulement. Bien entendu, Bristol n’a rien d’un Visconti ou d’un Bergman. Echenoz en livre le portrait en une page, distillant des informations qui laissent plus ou moins songeur.
Réalisateur d’une douzaine de longs métrages de fiction éclectiques, Bristol n’a jamais atteint le grand public – sur cela, rien à redire. Un de ses films a remporté un « Clap de bronze […] aux Journées cinématographiques de Pazanol, puis fait l’objet d’une controverse remarquée aux Rencontres de Gap » – incongru, n’est-ce pas ? Il a aussi réalisé au moins trois documentaires, « consacrés à un peintre (François-Marie Firmin-Girard), une chanteuse (Germaine Veillé) et un philosophe (Louis-Claude de Saint-Martin) » – quelle persistance dans la confidentialité !
Tel est le portrait de Bristol, typique de la plume pince-sans-rire d’Echenoz, qui mêle toujours fiction et réalité, et affectionne de jouer avec les noms, les trois personnes sujets des documentaires ayant vraiment existé, tandis que les Journées cinématographiques de Pazanol, Bristol lui-même et a fortiori les titres de ses films qui en disent presque aussi long que si on les avait vus – Personne suivante, Les
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